Dans toute l'Europe, la méthode consistant à définir l'identité d'un peuple par sa langue eut des effets pernicieux. [1] Le premier, c'est que la réalité linguistique de l'Europe fut redéfinie: à une infinité de nuances au sein de grands groupes linguistiques, on substitua un certain nombre de langues définies en fonction de règles scientifiques. Puisque les langues qui étaient réellement parlées ou écrites ne correspondaient jamais exactement à ces règles artificielles, on inventa des langues "officielles", qui étaient en général des versions systématisées d'un dialecte local, souvent celui qui était parlé par un groupe politiquement dominant ou dans une grande ville, et ces normes furent imposées par les systèmes d'enseignement public. Cela eut pour résultat de rendre les frontières linguistiques plus rigides; des traditions entières, orales et parfois même écrites, furent sur le point de disparaître sous la pression de l'usage "standard". En réalité, certaines langues furent tout bonnement inventées. Cela ne concerne pas seulement les langues pour lesquelles la part de l'invention est évidente, comme l'ukrainien, le bulgare, le serbe, le croate, le slovène, le letton, l'hébreu, le norvégien, l'irlandais, le néerlandais et le roumain, mais aussi de manière plus subtile, des langues comme l'allemand et l'italien. Comme on pouvait s'y attendre, les défenseurs de ces langues "standard" eurent à l'origine tendance à leur attribuer des frontières politiques réelles ou répondant à leurs désirs. En réalité, la population d'un entité politique donnée parlait rarement exclusivement la langue considérée comme la meilleure. Même dans un pays comme la France, qui avait des frontières politiques séculaires et où les normes du bon usage avaient été élaborées au fil des siècles, un Français sur deux seulement avait le français pour langue maternelle en 1900. Les autres parlaient d'innombrables variantes de langues et de dialectes romans; en Bretagne, en Alsace et en Lorraine, les langues celtes et germaniques dominaient. Dans d'autres pays, comme la Norvège, la langue nationale était parlée par une minorité particulière, ou les habitants parlaient plusieurs langues qu'ils mélangeaient dans des proportions variables en fonction des circonstances de la vie: la langue de la culture n'était pas celle de la politique ou de la vie familiale.
Partout, des individus, des familles et des communautés se retrouvèrent à parler une langue qui n'étaient pas la "langue nationale" et subirent des pressions pour renoncer à leur langue traditionnelle. Ce phénomène prit différentes formes: aux Pays-Bas, il s'agissait seulement de changer le vocabulaire, d'adopter une prononciation standard et de modifier le système des terminaisons; dans d'autres cas, il s'agissait d'abandonner des dialectes ou de vieilles langues traditionnelles, comme le provençal dans le sud de la France. Certains durent apprendre, dans des écoles financées et autorisées par l'Etat, une langue totalement différente de leur langue traditionnelle, comme les Bretons et les Basques en France ou les Roumains et les Slaves en Hongrie.
Les programmes d'enseignement national, comprenant un enseignement de la langue du type de celui défendu par Stein, devinrent un des piliers de la création d'une population capable d'utiliser la langue nationale. Les établissements d'enseignement devinrent ainsi le lieu de création de l'Etat-nation, à la fois par la diffusion de l'idéologie nationaliste et, plus subtilement, par la propagation de la langue nationale qui était l'incarnation de cette idéologie. La langue devint le moyen d'enseigner l'histoire nationale du "peuple" qui la parlait et dont elle exprimait les aspirations politiques. La nouvelle philologie permit aux éducateurs et aux idéologues nationalistes d'aller encore plus loin: elle leur permit de créer une histoire nationale "scientifique" qui projetait la langue nationale et l'idéologie nationale dans un passé lointain.
Cette projection était possible parce que le triomphe de la philologie eut un deuxième effet, tout aussi pernicieux, sur le développement du nationalisme. Une fois les langues nationales établies -- en théorie, sinon dans la vie quotidienne des habitants, -- les règles de la philologie indo-européenne permirent aux linguistes d'annexer certains textes écrits en langue vernaculaire, vieux parfois de plus d'un millier d'années, à certaines de ces langues. Les règles de la linguistique permirent aux spécialistes d'affirmer l'existence d'un lien direct entre ces textes anciens et les versions modernes des langues nationales. Ainsi, les linguistes parlèrent de certains textes comme de "monuments antiques" de leurs nations. Les premiers textes en "allemand" datent du VIIIème siècle; les premiers en "français" du IXème siècle; en "slovène", du XIème siècle; en "arménien", du VIème siècle. Mais la philologie comparée permettait de remonter plus loin encore. L'étude comparée des langues indo-européennes permit de mettre en évidence les règles présidant aux changements systématiques dans les langues, donnant ainsi à certains spécialistes de linguistique historique la possibilité de se lancer, à partir des langues existantes, dans des reconstructions hypothétiques de langues beaucoup plus anciennes, parlées à des époques antérieures à l'écriture. Les philologues fournirent ainsi aux nationalistes un moyen de projeter leurs nations dans un passé éloigné, antérieur à la diffusion de l'écriture. Dans la tradition de Fichte, ils affirmèrent que les témoignages des textes, ou, à défaut, la linguistiques historique, prouvaient l'existence de "communautés linguistiques" distinctes partageant une certaine vision de la vie, certaines valeurs sociales et religieuses, un certain système politique. La naissance des peuples correspondait au moment où ces langues spécifiques, différenciées, se séparaient du tronc commun germanique, slave, roman, ou hellénique pour donner naissance à une unité linguistique et culturelle.
Partout, des individus, des familles et des communautés se retrouvèrent à parler une langue qui n'étaient pas la "langue nationale" et subirent des pressions pour renoncer à leur langue traditionnelle. Ce phénomène prit différentes formes: aux Pays-Bas, il s'agissait seulement de changer le vocabulaire, d'adopter une prononciation standard et de modifier le système des terminaisons; dans d'autres cas, il s'agissait d'abandonner des dialectes ou de vieilles langues traditionnelles, comme le provençal dans le sud de la France. Certains durent apprendre, dans des écoles financées et autorisées par l'Etat, une langue totalement différente de leur langue traditionnelle, comme les Bretons et les Basques en France ou les Roumains et les Slaves en Hongrie.
Les programmes d'enseignement national, comprenant un enseignement de la langue du type de celui défendu par Stein, devinrent un des piliers de la création d'une population capable d'utiliser la langue nationale. Les établissements d'enseignement devinrent ainsi le lieu de création de l'Etat-nation, à la fois par la diffusion de l'idéologie nationaliste et, plus subtilement, par la propagation de la langue nationale qui était l'incarnation de cette idéologie. La langue devint le moyen d'enseigner l'histoire nationale du "peuple" qui la parlait et dont elle exprimait les aspirations politiques. La nouvelle philologie permit aux éducateurs et aux idéologues nationalistes d'aller encore plus loin: elle leur permit de créer une histoire nationale "scientifique" qui projetait la langue nationale et l'idéologie nationale dans un passé lointain.
Cette projection était possible parce que le triomphe de la philologie eut un deuxième effet, tout aussi pernicieux, sur le développement du nationalisme. Une fois les langues nationales établies -- en théorie, sinon dans la vie quotidienne des habitants, -- les règles de la philologie indo-européenne permirent aux linguistes d'annexer certains textes écrits en langue vernaculaire, vieux parfois de plus d'un millier d'années, à certaines de ces langues. Les règles de la linguistique permirent aux spécialistes d'affirmer l'existence d'un lien direct entre ces textes anciens et les versions modernes des langues nationales. Ainsi, les linguistes parlèrent de certains textes comme de "monuments antiques" de leurs nations. Les premiers textes en "allemand" datent du VIIIème siècle; les premiers en "français" du IXème siècle; en "slovène", du XIème siècle; en "arménien", du VIème siècle. Mais la philologie comparée permettait de remonter plus loin encore. L'étude comparée des langues indo-européennes permit de mettre en évidence les règles présidant aux changements systématiques dans les langues, donnant ainsi à certains spécialistes de linguistique historique la possibilité de se lancer, à partir des langues existantes, dans des reconstructions hypothétiques de langues beaucoup plus anciennes, parlées à des époques antérieures à l'écriture. Les philologues fournirent ainsi aux nationalistes un moyen de projeter leurs nations dans un passé éloigné, antérieur à la diffusion de l'écriture. Dans la tradition de Fichte, ils affirmèrent que les témoignages des textes, ou, à défaut, la linguistiques historique, prouvaient l'existence de "communautés linguistiques" distinctes partageant une certaine vision de la vie, certaines valeurs sociales et religieuses, un certain système politique. La naissance des peuples correspondait au moment où ces langues spécifiques, différenciées, se séparaient du tronc commun germanique, slave, roman, ou hellénique pour donner naissance à une unité linguistique et culturelle.
[1] Sur les relations entre langue et nationalisme, voir, entre autres, Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, op. cit., p. 69-84, et Benedict Anderson, L'imaginaire national, chapitre IV, "Langues anciennes, nouveaux modèles" et passim.

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