vendredi 27 janvier 2012

Marwan Mohammed\ "Désaccords éducatifs"


Cet extrait pour contrer une idée reçue sur l'éducation "laxiste" des jeunes de banlieue. J'ai dévoré ce livre, réalisé après des années d'enquête et de travail sur le terrain. Je le recommande à tous.

Extraits pp. 121-127
Chapitre 2 Relations familiales et formation des bandes

Désaccords éducatifs
Les mécontentements associés aux styles éducatifs sont également très fréquents. Emis par les enfants, ils ciblent rarement les deux parents en même temps car les critiques sont généralement différenciées. Ces dernières visent à réformer le régime des relations. Ils diffèrent des stratégies de négociation très répandues à l'adolescence: les contentieux dont on parle sont anciens et durables et l'opposition enfant/parent ne rend pas compte des cas où père et mère se désolidarisent. Or, les contradictions et les antagonismes entre parents sont fréquents et ne sont pas toujours verbalisés. On peut même dire que dans certaines situations, il faut d'abord entendre le vacarme des non-dits, en distinguant la scène éducative du couple et les coulisses dans lesquelles ils interviennent séparément. C'est dans ces coulisses que s'expriment des oppositions non assumées vis-à-vis de règles ou de normes éducatives, qu'il ou elle ne partage pas ou plus. Cette contre-éducation silencieuse et discrète a notamment pour effet de disqualifier la position du parent le moins en phase avec les attentes juvéniles (très souvent le père).
La critique des styles éducatifs vise prioritairement deux domaines de l'expérience: les modalités de communication et l'exercice de l'autorité. Tant pour la qualité du contenu que pour la fréquence des échanges, la demande de dialogue est forte pour les jeunes en bandes. Ces derniers rejettent des modèles éducatifs jugés anachroniques pour des raisons culturelles et générationnelles. Dans cette critique, les régimes de communication sont régulièrement associés aux régimes de sanction et aux modes d'exercice de l'autorité. Lorsque l'on interroge leurs aspirations relationnelles, ils plébiscitent les normes dominantes, synonymes de dialogue et d'écoute, tout en maintenant un degré de verticalité qui n'est pas rejeté en soi. Il s'agit essentiellement d'atténuer la courbe, c'est-à-dire de trouver un équilibre intégrant les schémas auxquels sont attachés les parents. C'est d'ailleurs ce que constate Marc Perrault et Gilles Bibeau dans certaines bandes québécoises composées de jeunes Haïtiens. “Parents et enfants issus de l'immigration reproduisent largement, d'un commun accord, le modèle familial de la société d'origine.” Ainsi malgré leurs transgressions, “le sens de la responsabilité à l'égard de la famille l'emporte, chez les jeunes, sur le désir d'une plus grande liberté, et la majorité d'entre eux se soumettent aux règles de la maison”. Ce n'est jamais une posture en tant que telle qui est remise en cause -- comme la distance ou le respect dû aux parents -- mais la raideur de sa manifestation. D'ailleurs, mis à part une minorité d'enquêtés en rupture complète au moment de l'étude, l'attitude dominante consiste à rechercher un consensus, ce à quoi parviennent de nombreuses familles de la cité. Or l'association de pères distants et inflexibles avec des mères qui surinvestissent le créneau affectif, mais dont la proximité n'est guère plus efficace en termes d'influence normative, est le schéma le plus souvent rencontré. Ce schéma ressemble en de nombreux points au style éducatif “autoritaire” repéré par Jean Kellerhals et Cléopâtre Montandon. Schéma qui repose sur une approche statutaire du rapport filial, une faible communication, qui requiert obéissance et discipline et qui vise d'abord à conformer l'enfant. L'ordre conjugal y est fortement différencié, le travail domestique et éducatif reposant d'abord sur la mère.
En première ligne, on retrouve donc des parents influencés par des modèles alliant forte différenciation sexuée et faible communication verticale. Dans ces foyers et même en considérant des variations de forme, l'autorité des parents, notamment paternelle, est fondée en droit. Le statut des enfants aussi. Ces derniers doivent révérence aux anciens et les codes qui président les interaction de face à face leur imposent de se faire discrets, de ne pas trop élever la voix, d'éviter les conduites trop expressives. La négociation a peu de place, les règles éducatives ne doivent pas être discutées et le fait pour les parents de devoir se justifier est vécu comme une remise en cause inacceptable de l'ordre familial. La parole des adolescents ne peut s'opposer à celle des parents et l'essentiel de la relation d'autorité s'exerce par un contrôle direct des comportements. Autant dire qu'il s'agit moins d'autorité que d'une crainte dont l'efficacité est surtout effective dans les relations de face à face. Sur ce point, les enquêtés distinguent autorité et autoritarisme, la différence se situant dans le degré d'asymétrie relationnelle:
-- Jacques: “Quand tu réfléchis un peu, Marwan, les darons ils sont perdus. Ils savent pas parler et ils ont rien...rien tu vois à...comment dire tu vois rien pour imposer, non rien pour s'imposer. Ils savent que te fermer ta gueule mais après, ils sont perdus.”
Au niveau affectif, la plupart des pères sont peu expressifs et neutralisent leurs sentiments. La faible verbalisation des échanges limite l'interconnaissance, l'argumentation et tend même à amplifier l'impact des erreurs et des injustices parentales. Ce schéma empêche surtout l'installation d'une influence basée sur la persuasion et l'adhésion, en réduisant l'autorité à la crainte et à la peur de la sanction. La faiblesse des échanges limite une transmission culturelle à laquelle les parents sont attachés. Elle empêche l'appropriation d'une histoire familiale qui pourrait favoriser l'émergence d'un regard différent sur les ascendants. Cette cohabitation distante entre ces pères silencieux, enfermés dans une conception éducative dévaluée et décalée, et des enfants ayant d'autres aspirations, qui se rendent rapidement compte que le parent “normal” et espéré n'est pas ce parent réel, même s'il est aimé.
Dans les familles de migration récente, souvent modestes et rurales, cette verticalité relève d'une sorte de “droit naturel”, dont la perpétuation a été encouragée par une réelle efficacité dans le contexte d'origine. L'éducation y est collective, la régulation villageoise ou clanique est soutenue par les différents groupes d'âge. Cette thématique de l'exode, du déracinement et des difficultés d'adaption dans un contexte d'urbanité individualisée est fort ancienne, on la doit à la première Ecole de Chicago, et garde indéniablement une puissance explicative:
-- Mme D.: “Je suis la 11è fille de mes parents au Mali, mon père a élevé en plus avec d'autres femmes presque 35 enfants au village. Il n'avait pas d'allocations, pas d'aide de la mairie et il nous a tous fait grandir et il nous a tous nourris. Moi c'est en France, c'est ici que j'ai découvert le mot “délinquance.” C'est pas un mot de notre vocabulaire, c'est ici qu'on découvre la délinquance et que tout le monde se dit comment tu dois éduquer tes enfants.”
La déstabilisation et les difficultés de régulation des parents donnent relief tout particulier à leur usage des châtiments corporels. Ils sont fréquents et décroissent au cours de l'adolescence, notamment lorsque les espoirs d'amélioration s'amenuisent. Mais plus que l'usage des châtiments corporels, c'est leur fréquence et surtout leur caractère systématique qui sont clairement rejetés par les enfants. Lorsque c'est l'unique langage, les coups produisent de la défiance et sont considérés comme de l'acharnement. Surtout qu'aucune solution ne vient alimenter les réactions parentales. Les parents s'activent à “faire cesser” des déviances qui répondent à des besoins, sans pouvoir atténuer lesdits besoins:
-- Jacques: “Ils peuvent pas dire genre “bon t'arrêtes et j'te trouve un taf”, ou un truc, une école crédible. Ils peuvent que te faire arrêter. Arrête ça, arrête, arrête, et après...tu vois c'que j'veux dire hein?”
L'absence d'alternative tend ainsi à durcir les postures et l'impuissance muscle les remontrances. Du côté des parents, ce durcissement change également la signification des coups. De pratiques éducatives visant la régulation, les châtiments deviennent des sanctions exclusivement punitives.
-- M.P.: “ [...] Bon là c'est vrai que ça va mieux, ça va mieux, je parle, je parle. Je parle, parce que j'ai compris que les coups tout ça, si ça rentre pas dans la tête ça sert à rien. Et la tête à Djibril, c'est une noix de coco. C'est une tête dure, y'a rien à faire. Je disais faut pas faire, mais il écoutait pas alors avec l'histoire de la moto (un vol avec violence qui a donné lieu à des perquisitions) j'ai tapé, j'ai tapé pour qu'il comprenne. Mais c'est comme ça il m'a dit “continue et j'appelle la juge pour les violences”. Qu'est-ce que tu veux, tu l'éduques pour son bien il veut te mettre en prison. [...] C'est vrai que là je tapais surtout parce que j'étais... j'étais... [gêné] perdu, je savais plus comment faire. Je tapais mais je savais que c'est pas ça qui réglait.”
Comme d'autres parents, M.P. fait preuve d'une lucidité inassumée. Il constate l'inefficacité des châtiments corporels, entrevoit les effets qu'ils produisent dans le climat familial, mais continue d'utiliser la violence comme une sorte de défouloir, non plus pour éduquer mais seulement pour punir. Ces dernières années, ces pratiques ont toutefois connu un coup d'arrêt, elles ont été remises en cause sous l'impulsion de la protection de l'enfance. Le risque de sanction administrative visant les parents trop brutaux est pris aux sérieux. Ce message, d'abord passé par les canaux institutionnels, a réellement influencé les pratiques à partir du moment où de risque et de rumeur, il fut matérialisé au sein d'une famille de la cité. Aux Hautes-Noues, ce virage fut amorcé en 2002 par Nasser (le frère aîné d'Oubé un membre actif du monde des bandes), qui, irrité par la violence et l'autoritarisme paternels, a sollicité les services sociaux et provoqué le placement en garde à vue de ses parents et le placement ponctuel en foyer des enfants:
-- Nasser (23 ans, étudiant): “Personne parlait, quand il est dans le salon, il faut s'taire et tout. Et lui quand il frappe, vas-y tu sais bien comment il est. Franchement au début j'étais un peu... mal genre tes parents en gardav. Surtout ma mère, mon père tant pis.”
Ce recours inédit au pouvoir judiciaire a eu un impact important qui ne se limite pas aux cercles communautaires. Il a fragilisé les styles éducatifs reposant sur l'usage ou la menace des châtimens corporels. Cette immixtion de la puissance publique, si redoutée, fut accusée de saboter l'autorité adulte, de fragiliser les règles familiales et d'encourager la toute-puissance juvénile. Et il ne s'agit pas seulement d'arguments forgés pour rationaliser ou masquer les difficultés éducatives ou pour justifier un détachement, même si cela est parfois vrai. Pour certains jeunes, l'accusation de maltraitance est devenue un moyen radical pour se défaire des sanctions physiques, dès lors qu'elles sont jugées excessives.
Les propos de M.P. concernant l'inefficacité des châtiments corporels recèlent une autre information importante. Sa prise de conscience révèle l'évolution des représentations et bien souvent des pratiques en matière d'éducation parentale. Les modèles éducatifs ne sont pas définitivement figés. D'ailleurs, parler aujourd'hui de “modèle maghrébin” ou de “modèle ouvrier” d'éducation relève plus d'un processus d'abstraction théorique que d'une démonstration empirique. Il y a certes des tendances marquées dans les pratiques éducatives , comme on vient de le montrer, mais celles-ci sont contraintes d'évoluer. Aucun foyer n'est éanche à la pression des normes dominantes relayées par les enfants, le voisinage, les médias et les institutions. Lorsque leurs enfants sont repérés, ces parents se retrouvent au coeur d'un maillage institutionnel contraignant. Il leur est alors demandé de réformer radicalement leur philosophie et leur schéma éducatifs et d'obtenir des résultats immédiats, sans se soucier de la justesse des diagnostics et de la capacité d'action des parents. En outre, les professionnels s'interrogent rarement sur la faisabilité de leurs injonctions.
Certains parents, par adhésion ou par contrainte, tentent tout de même de modifier leurs pratiques éducatives. Car, en même temps qu'ils récusent les accusations répétées de démission, ils reconnaissent, souvent à demi-mot, qu'ils ont commis des erreurs ou des injustices, qui ont pu les amener aux impasses pédagogiques et relationnelles actuelles. S'ils plaident l'ignorance pour les premiers enfants, ils tentent alors de changer de cap avec les suivants. Inhabituelles et difficiles, ces tentatives pour “parler plus” ou “être plus proches” se heurtent à de multiples barrières personnelles (fierté), générationnelles et culturelles. Les changements observables sont lents et les résultats incertains. La plupart du temps, les jeunes prennent acte mais pointent une évolution superficielle. Le dialogue est toujours considéré comme un monologue interactif. Il est de toute façon difficile de trouver un quelconque compromis satisfaisant pour tout le monde, dans la mesure où, s'appuyant sur une projection idéalisée des relations familiales, les jeunes éprouvent des difficultés à lire et à reconnaître des efforts parentaux en deçà des attentes. La marge de manoeuvre est réduite, d'autant que l'éducation parentale n'est pas le seul ressort des comportements délinquants. C'est comme si les “réformes” de l'économie relationnelle entreprises par les parents ne pouvaient rencontrer un seuil d'approbation repérable. La remise en cause, par cette minorité de parents, de leur communication familiale et les changements d'atittude qu'ils tentent de rendre visibles sont dès lors rapidement freinés par manque de reconnaissance et de résultats tangibles: “De toute manière ils sont jamais contents”, ces propos ont été maintes fois exprimés par ces parents à la fois “réformistes” et désabusés.

mercredi 11 janvier 2012

Arlette Lebigre\ "Qui veut le Roi, si veut la loi"


par Arlette Lebigre



Extrait du Chapitre 4
Le lys et l'hermine
pp. 86-91


1. “Qui veut le Roi, si veut la loi”

Sous sa forme archaïque, le maxime ne souffre pas plus de discussion qu'un axiome mathématique ou un article de foi: le roi le veut, la loi l'ordonne. Colbert l'exprimera en termes plus juridiques (“Toute la puissance législative de ce royaume réside en la personne du souverain”) et, vingt ans avant la Révolution, Louis XV l'assènera au parlement de Paris: “Le droit de faire les lois [...] nous appartient sans dépendance ni partage.”
Les états généraux réunis à Blois en 1576 alors que la monarchie, affaiblie par la guerre civile et le manque d'argent, se débattait contre les factions, avaient bien essayé d'arracher une part du pouvoir législatif: les décisions prises d'un commun accord par les trois ordres, clergé, noblesse et tiers, devraient, disaient-ils, avoir force de loi. Conscient de l'importance de la partie qui se jouait, Henri III avait tenu bon et les doléances des états de Blois retournèrent à la poussière. Jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, on n'en entendra pratiquement plus parler. “Si veut le Roi...”
Que veut le roi? Au temps de Saint Louis, son ambition se bornait à “faire établissements pour le commun profit”, autrement dit édicter dans l'intérêt général des mesures permanentes, applicables à tout le royaume. Modestes débuts d'un pouvoir législatif restreint, qui s'exerce d'abord pour affirmer les droits régaliens reconquis sur les féodaux: dispositions sur la frappe et la circulation des monnaies, ordonnances imposant la paix à l'ensemble du royaume pour une période déterminée, interdiction d'entretenir des hommes d'armes ou de lever des impôts sans autorisation royale.
A ses débuts, la loi n'occupe que les créneaux laissés vacants par ce qui, bien avant son apparition, régissait les rapports et les conflits des sujets du roi. Le droit n'a pas attendu la loi pour exister. Cette antériorité a permis que, jusqu'à la Révolution qui fera triompher le principe de légalité, la pluralité des sources persiste, malgré l'extension de la législation royale. 
Le droit et la loi 
Disons plutôt “les droits”: chaque région, on le sait, possède depuis le début du Moyen Age féodal sa propre coutume, modulée par de multiples variantes locales. Même dans la partie méridionale du royaume où le droit romain, moins oublié qu'ailleurs, redécouvert plus tôt par les praticiens, s'est fortement implanté, le substrat coutumier n'a pas disparu. Si bien que la principale différence entre les deux France réside peut-être moins dans le fond -- les pays de coutumes se sont, eux aussi, romanisés -- que dans la forme, orale ici, écrite là. A l'intérieur de chacun des deux blocs se retrouve la même diversité de règles et statuts particuliers à la région, à la ville, au terroir.
Dans le domaine du droit privé, depuis longtemps occupé par ces sources traditionnelles, il n'y a guère de place pour les lois du roi. Qu'importe d'ailleurs à la royauté que les pays de coutumes connaissent plus de cent cinquante manières de faire un testament? Ou qu'en Normandie les filles soient mariées sous le régime dotal, alors que l'Ile-de-France n'admet que la communauté entre époux? A moins de vouloir, par principe, tout uniformiser, démarche intellectuelle aussi étrangère à l'esprit médiéval qu'irréalisable en pratique, pourquoi soumettre les Poitevins, les Champenois, les Gascons à des lois identiques? Quand on sait que les poids et mesures varient d'Aurillac à Saint-Flour sans apparemment gêner personne, on comprend que les rois n'aient jamais eu l'idée saugrenue d'imposer leurs lois à des populations qui n'en avaient que faire, avec pour seul résultat de dresser contre eux tout le royaume.
C'est l'inverse qui se produit. Chaque fois qu'une province est rattachée à la Couronne, le premier soin de ses représentants est de faire jurer au souverain qu'il en respectera les coutumes, privilèges, “franchises et libertés”, ces deux derniers mots à peu près synonymes désignant l'ensemble des droits et particularismes du pays. Pour la plus grande partie de ce que nous appelons aujourd'hui le droit privé, les tribunaux de l'Ancien Régime jugent donc selon des règles qui échappent à la volonté du législateur et dont les parlements, chacun dans son ressort, sont les gardiens fidèles.
Seule intervention royale dans ce domaine, la rédaction des coutumes ordonnée en 1454 par Charles VII et mollement poursuivie au cours du siècle suivant. Beaucoup plus tôt, des praticiens, comme Beaumanoir en son pays de Beauvaisis, avaient ici et là pris l'initiative de rédiger les coutumes de leur région pour leur assurer une meilleure conservation et remédier à la difficulté d'en rapporter la preuve en justice. Allant dans le même sens, la décision de Charles VII ne fit que généraliser l'entreprise et conférer aux recueils de coutumes le caractère officiel auquel les compilations privées ne pouvaient évidemment prétendre. Soucieux de préserver l'authenticité du droit propre à chaque province, le roi chargeait des “coutumiers praticiens” et des représentants des trois ordres de garantir auprès des agents royaux l'exactitude des articles retenus et leur conformité aux usages acceptés de longue date par les populations.
La rédaction du droit coutumier en fit un objet d'étude. Survenant à une époque de renouveau culturel et de diffusion des connaissances par l'imprimé, elle permit un développement de la Doctrine qui, à son tour, devint source de droit, aussi indépendante que les autres de l'autorité royale.
La Doctrine existait déjà depuis la fin du XIIIème siècle, ne serait-ce qu'en la personne des praticiens rédacteurs de coutumes, analysant et commentant les textes recueillis, et surtout chez les juristes des pays de droit romain qui avaient l'avantage de pouvoir travailler sur des sources écrites. Mais c'est au XVIème siècle qu'elle connaît son plein épanouissement et acquiert un rayonnement qu'elle ne doit qu'à elle-même et à l'accueil qu'elle trouve auprès des cours. Qu'un parlement, pour trancher un point de droit litigieux ou combler un vide juridique, consacre l'opinion d'un docteur réputé, et la métamorphose s'opère: la Doctrine passe dans la pratique, s'imposant à toutes les juridictions du ressort, parfois au-delà. Le phénomène est d'autant plus important que le droit existant, qu'il soit d'origine coutumière ou romaine, est loin d'apporter des solutions à tous les types de conflits nés de l'évolution de la société, et qu'à la différence de notre époque, la manie de légiférer ne s'est pas encore emparée du législateur.
Face à ces carences, les docteurs ont un champ d'action presque illimité. Emonder les règles désuètes, “barbares”, “gothiques” (on n'est plus au Moyen Age!), les adapter, en suggérer d'autres, pour la plupart reprises à la tradition romano-canonique, au besoin en inventer de nouvelles, le tout enrichi par une culture encyclopédique qu'ils ne séparent pas de la science du droit. Universitaires ou anciens magistrats dont l'experience nourrit la réflexion, les jurisconsultes du XVIème siècle ont véritablement fait oeuvre de créateurs, influençant toute la jurisprudence de l'Ancien Régime et même, par-delà la Révolution, les rédacteurs des codes napoléoniens.
La royauté ne s'est jamais offusquée de cette concurrence suscitée par la Doctrine à son pouvoir législatif. Les cours sont maîtresses de leur jurisprudence, appliquent ou ignorent à leur gré l'enseignement des docteurs. Tant que leurs arrêts ne violent pas les rares lois du roi, libre aux magistrats de faire évoluer le droit, de le compléter ou d'innover. Il en sera ainsi jusqu'à la fin de l'Ancien Régime: dans la seconde moitié du XVIIIème siècle la peine d'emprisonnement, alors quasi inexistante, sera introduite dans notre système pénal sans intervention du législateur, à la seule initiative de magistrats convaincus de sa valeur rédemptrice et éducative par les utopies des philosophes des Lumières.
Il arrive même qu'une ordonnance royale fasse sienne une règle créée par un parlement (généralement celui de Paris), la rendant ainsi obligatoire dans tous les ressorts. Pour peu qu'elle ait son origine dans la Doctrine, celle-ci, par l'intermédiaire de la pratique, achève le parcours qui mène du droit à la loi. Entre le droit, né de sources diverses, et la loi dont le souverain a le monopole, point de barrières infranchissables mais un courant passant de l'un à l'autre. Point non plus de degrés dans leur valeur respective: les tribunaux sont tout aussi tenus par la coutume, le droit écrit et les arrêts des parlements que par les ordonnances et édits royaux. La distinction essentielle tient à l'étendue de leur champ d'application, la loi ignorant les limites imposées au droit par la géographie: la coutume de Normandie ne s'applique pas plus aux Bretons que la coutume de Bretagne aux Normands, le parlement de Rennes a sa jurisprudence, celui de Rouen la sienne; mais tous, Bretons et Normands, sont soumis aux lois du roi.

mardi 3 janvier 2012

Lysander Spooner\ Aucune trahison n°1



Introduction


La question de la trahison est distincte de celle de l'esclavage; elle est la même que si les Etats libres*, plutôt que les Etats esclavagistes, avaient fait sécession.

De la part du Nord, la guerre a été menée, non pour libérer les esclaves, mais par un gouvernement qui avait toujours perverti et violé la Constitution, pour garder les esclaves en esclavage; et le Nord était toujours prêt à le faire, si les esclavagistes pouvaient ainsi être induits à rester dans l'Union.

Le principe, sur lequel la guerre a été menée par le Nord, était simplement ceci: Que les hommes peuvent légitimement être forcés de se soumettre et de soutenir un gouvernement dont ils ne veulent pas; et que la résistance, de leur part, fait d'eux des traîtres et des criminels.

Aucun principe, que l'on peut nommer, ne peut être plus clairement faux que celui-ci; ou plus clairement fatal à toute liberté politique. Pourtant il a triomphé sur le champ de bataille, et on suppose maintenant qu'il est établi. S'il est réellement établi, le nombre d'esclaves, au lieu d'avoir été diminué par la guerre, a été grandement augmenté; car un homme, soumis ainsi à un gouvernement dont il ne veut pas, est un esclave. Et il n'y a pas de différence, en principe -- mais uniquement en degrés -- entre l'esclavage politique et l'esclavage tout court. Le précédent, pas moins que le dernier, nie à un homme la possession de lui-même et des produits de son labeur; et affirme que d'autres hommes peuvent le posséder, et disposer de lui et de sa propriété, pour leurs utilisations, et à leur bon plaisir.

Avant la guerre, il y avait quelques raisons de dire que -- en théorie au moins, si ce n'est en pratique -- notre gouvernement était un gouvernement libre; qu'il reposait sur le consentement. Mais rien de ce genre ne peut être dit aujourd'hui, si le principe selon lequel la guerre a été menée par le Nord est irrévocablement établi.

Si ce principe n'est pas le principe de la Constitution, le fait devrait être connu. S'il est le principe de la Constitution, la Constitution elle-même devrait être immédiatement renversée.


* Ici l'état libre signifie l'état où il n'y a pas d'esclavage. [NdT]


Aucune Trahison

N°1

I.


Nonobstant toutes les proclamations que nous avons faites à l'humanité, ces quatre-vingt-dix dernières années, que notre gouvernement reposait sur le consentement, et que cela était la seule base légitime sur laquelle tout gouvernement pouvait reposer, la dernière guerre a pratiquement démontré que notre gouvernement reposait sur la force -- autant que tous les gouvernements qui ont jamais existé.

Le Nord a ainsi pratiquement dit au monde entier: C'était très bien de papoter sur le consentement, tant que les objectifs à accomplir étaient de nous libérer de notre connexion à l'Angleterre, et aussi de tromper un peuple éparpillé et jaloux en une grande union nationale; mais maintenant que ces objectifs ont été accomplis, et que le pouvoir du Nord s'est consolidé, il nous suffit -- comme pour les autres gouvernements -- de dire: Notre puissance est notre droit.

Proportionnellement à sa richesse et à sa population, le Nord a probablement dépensé plus d'argent et plus de sang pour maintenir son pouvoir sur un peuple non-consentant, que n'importe quel autre gouvernement dans le passé. Et selon son estimation, la principale gloire de son succès, et une compensation appropriée de toutes ses pertes, et une ample justification de toute sa dévastation et tout son carnage du Sud, consiste dans le fait que toute prétention de la moindre nécessité du consentement à la perpétuité ou au pouvoir du gouvernement, est (selon lui) pour toujours expurgé des esprits du peuple. En bref, le Nord exulte sans mesure de la preuve qu'il a apporté, qu'un gouvernement, qui prétend reposer sur le consentement, dépensera plus de vies et de trésorerie à écraser la contestation, qu'aucun autre gouvernement, ouvertement fondée sur la force, ne l'a jamais fait.

Et il prétend avoir fait tout ceci au nom de la liberté! Au nom du libre gouvernement! Au nom du principe que le gouvernement devrait reposer sur le consentement! Si les successeurs de Roger Williams, moins de cent ans après que leur Etat ait été fondé sur le principe de la libre tolérance religieuse, et quand les Baptistes étaient devenus forts grâce au crédit que leur accordait ce principe, s'étaient mis à brûler les hérétiques avec une furie jamais vue parmi les hommes; et s'ils avaient enfin été fiers d'avoir ainsi supprimé toute question de la vérité de la religion d'Etat; et s'ils avaient plus tard déclaré avoir fait tout ceci au nom de la liberté de conscience, l'incohérence entre les déclarations et la conduite aurait à peine été plus grande que celle du Nord, lorsqu'il a mené une telle guerre, pour obliger les hommes à supporter et vivre sous un gouvernement dont ils ne voulaient pas; et en déclarant ainsi qu'il le faisait au nom du principe que le gouvernement devrait reposer sur le consentement.

Cette absurdité étonnante et cette contradiction ne peuvent être expliquées qu'en supposant, soit que les désirs de célébrité, de pouvoir et d'argent l'ont rendu complètement aveugle, ou entièrement inconscient de l'incohérence et de l'énormité de sa conduite; soit qu'il n'a même jamais compris ce qu'impliquait un gouvernement qui reposait sur le consentement. Peut-être cette dernière explication est la vraie. Par charité pour la nature humaine, il faut espérer que ce soit le cas.

II.


Qu’est-ce donc que le gouvernement basé sur le consentement implique?

Si l'on dit que le consentement de la partie la plus forte, dans une nation, est tout ce qui est nécessaire pour justifier l'établissement d'un gouvernement qui aura autorité sur la partie plus faible, on pourrait répondre que les gouvernements les plus despotiques au monde sont basés sur ce principe même, à savoir: le consentement de la partie la plus forte. Ces gouvernements sont uniquement formés par le consentement ou l'accord de la partie la plus forte, selon lequel ils agiront en concert pour soumettre la partie plus faible à leur domination. Et le despotisme, la tyrannie et l'injustice de ces gouvernements consistent en ce fait même. Ou au moins cela est la première étape de leur tyrannie; un préliminaire nécessaire à toutes les oppressions qui vont suivre.

Si l'on dit que le consentement de la partie la plus nombreuse, dans une nation, suffit à justifier l'établissement de son pouvoir sur la partie la moins nombreuse, on pourrait répondre:

Premièrement. Que deux hommes n'ont pas plus de droit naturel d'exercer le moindre degré d'autorité sur un autre, qu'un seul en a d'exercer la même autorité sur deux autres. Les droits naturels d'un homme sont les siens, contre le monde entier; et toute infraction de ceux-ci est tout autant un crime, qu'elle soit commis par un homme seul, ou par des millions d'hommes; qu'elle soit commise par un homme seul, qui s'appelle voleur, (ou par tout autre nom indiquant sa vraie nature,) ou par des millions d'hommes, qui s'appellent gouvernement.

Deuxièmement. Il serait absurde que la partie la plus nombreuse parle d'établir un gouvernement sur la partie la moins nombreuse, à moins que les premiers étaient aussi les plus forts, ainsi que les plus nombreux; car on ne peut pas supposer que la partie la plus forte se soumettrait jamais au règne de la partie la plus faible, uniquement parce que cette dernière est la plus nombreuse. Et en fait, il n'arrive peut-être jamais que les gouvernements sont établis par la partie la plus nombreuse. Ils sont souvent, si ce n'est toujours, établis par la partie la moins nombreuse; la supériorité de sa force est contenue dans la supériorité de ses richesses, de son intelligence et de sa capacité à agir de concert.

Troisièmement. Notre Constitution ne déclare pas avoir été établie simplement par la majorité; mais par "le peuple;" la minorité, autant que la majorité.

Quatrièmement. Si nos pères, en 1776, avaient reconnu le principe qu'une majorité avait le droit de gouverner la minorité, nous ne serions jamais devenus une nation; car ils étaient alors dans une petite minorité, en comparaison de ceux qui revendiquaient le droit de les gouverner.

Cinquièmement. Les majorités, en tant que telles, n'accordent aucune garantie de justice. Elles ont les mêmes passions pour la célébrité, le pouvoir et l'argent, que les minorités; et sont susceptibles et capables d'être pareillement -- peut-être plus encore, car elles sont plus audacieuses -- avides, tyranniques et incontrôlables, si on leur confie le pouvoir. Il n'y a donc pas plus de raison qu'un homme supporte ou se soumette au règne d'une majorité, que de se soumettre à celui d'une minorité. Les majorités et les minorités ne peuvent légitimement être prises en compte dans la décision des questions de justice. Et toute discussion de celles-ci, dans les questions gouvernementales, est une simple absurdité. Les hommes sont des sots de s'unir pour soutenir un gouvernement, ou un système de lois, sauf pour soutenir les gouvernements ou les lois avec lesquels ils sont tous d'accord. Et seules la force et la fraude obligent les hommes à soutenir tout autre gouvernement. Dire que les majorités, en tant que telles, ont un droit de gouverner les minorités, revient à dire que les minorités n'ont, et ne devraient avoir, aucun droit, sauf ceux qu'il plaît aux majorités de leur accorder.

Sixièmement. Il n'est pas improbable qu'un grand nombre, si ce n'est la plupart, des pires gouvernements -- bien qu'ils soient établis par la force, et par quelques uns, au départ -- finissent, avec le temps, par être soutenus par une majorité. Mais si c'est le cas, cette majorité est composée, en grande partie, des parties les plus ignorantes, superstitieuses, timides, dépendantes, serviles et corrompues du peuple; de ceux qui ont été ébahis par le pouvoir, l'intelligence, la richesse et l'arrogance; de ceux qui ont été trompés par les fraudes; et de ceux qui ont été corrompus par les avantages pécuniaires, des quelques uns qui constituent réellement le gouvernement. On pourrait trouver de telles majorités, très probablement, dans la moitié, peut-être neuf dixièmes, de tous les pays de la planète. Mais qu'est-ce qu'elles prouvent? Rien d'autre que la tyrannie et la corruption des gouvernements même qui ont réduit de grandes parties du peuple à leur ignorance, leur servilité, leur dégradation, et leur corruption présentes; une ignorance, une servilité, une dégradation et une corruption qui sont parfaitement illustrées par le simple fait qu'elles soutiennent effectivement les gouvernements qui les ont tellement opprimées, dégradées et corrompues. Elles ne font rien pour prouver que les gouvernements eux-mêmes sont légitimes; ou qu'ils devraient être soutenus, ou même endurés, par ceux qui comprennent leur vraie nature. Le seul fait, par conséquent, qu'un gouvernement se hasarde à être soutenu par une majorité, ne prouve en lui-même rien qui doive être prouvé, pour savoir si un tel gouvernement devrait être soutenu, ou pas.

Septièmement. Le principe que la majorité a le droit de gouverner la minorité, transforme dans la pratique tout gouvernement en un simple concours entre deux corps d'hommes, pour savoir lequel sera maître, et lequel sera esclave; un concours qui -- aussi sanglant soit-il -- ne peut, dans la nature des choses, jamais être entièrement terminé, aussi longtemps que l'homme refusera d'être esclave.

III.


Mais dire que le consentement de la partie la plus forte, ou de la partie la plus nombreuse, dans une nation, est une justification suffisante à l'établissement ou à la maintenance d'un gouvernement qui contrôlera la nation entière, n'écarte pas la difficulté. La question subsiste, comment se fait-il qu'une chose telle qu'une nation existe ? Comment est-ce que des millions d'hommes, éparpillés sur un immense territoire – chacun doué par la nature de la liberté individuelle; requis par la loi de la nature de n'appeler aucun homme, ou groupe d'hommes, ses maîtres; autorisé par cette loi à chercher son propre bonheur à sa propre manière, autorisé à faire ce qu'il souhaite avec lui-même et sa propriété, tant qu'il n'empiète pas sur l'égale liberté des autres; autorisé aussi, par cette loi, à défendre ses propres droits, et à redresser ses propres torts; et à aller à l'aide et à la défense de chacun de ses frères qui pourrait souffrir de la moindre injustice – comment des millions de tels hommes en viennent à devenir une nation, pour commencer? Comment se fait-il que chacun d'eux en vienne à être privé de ses droits naturels, donnés par Dieu, et à être incorporé, comprimé, tassé, et consolidé dans une masse avec d'autres hommes, qu'il n'a jamais vus; avec lesquels il n'a aucun contrat; et envers lesquels il n'a d'autres sentiments que la peur, la haine, ou le mépris ? Comment devient-il sujet au contrôle d'hommes comme lui-même, qui, par la nature, n'ont aucune autorité sur lui; mais qui lui ordonnent de faire ceci, et lui interdisent de faire cela, comme s'ils étaient ses souverains, lui leur sujet; et comme si leurs volontés et leurs intérêts étaient les seuls standards de ses droits et de ses devoirs; et qui le forcent à la soumission, au risque de la confiscation, de l'emprisonnement et de la mort?

Clairement tout ceci est le travail de la force, de la fraude, ou des deux.

De quel droit, donc, est-ce que nous devenons "une nation?" De quel droit est-ce que nous continuons à être "une nation?" Et de quel droit est-ce que la partie la plus forte, ou la plus nombreuse, qui existe aujourd'hui dans les limites territoriales, appelées "Les États-Unis," revendique qu'il y a réellement une "nation" comme celle des États-Unis? Certainement ils doivent prouver l'existence légitime d'une "nation," avant de pouvoir revendiquer, sur cette base, qu'eux-mêmes ont un droit de la contrôler; de saisir, pour leurs objectifs, autant de la propriété de chaque homme en son intérieur qu'ils peuvent choisir; et, à leur discrétion, d'obliger tout homme à risquer sa propre vie, ou à prendre la vie d'autres hommes, pour le maintien de leur pouvoir.

Parler de leur nombre, ou de leur force, n'est pas la question. La question est: de quel droit est-ce que la nation existe? Et de quel droit est-ce que tellement d'atrocités sont commises par son autorité? ou pour sa préservation?

La réponse à cette question doit certainement être, qu'au moins une telle nation n'existe d'aucun droit du tout.

Nous sommes, donc, amenés à la reconnaissance que les nations et les gouvernements, s'ils peuvent légitimement exister, n'existent que par le consentement.

IV.


La question, donc, revient, Qu'est-ce qu'implique un gouvernement qui repose sur le consentement?

De toute évidence, cette chose (pour ne rien dire des autres) est nécessairement contenue dans l'idée d'un gouvernement qui repose sur le consentement, à savoir: le consentement séparé, individuel de tout homme auquel on demande contribution, soit par la taxe soit par le service personnel, au soutien du gouvernement. Tout ceci, ou rien, est nécessairement impliqué, parce que le consentement d'un homme est tout aussi nécessaire que celui de n'importe quel autre. Si, par exemple, A déclare que son consentement est nécessaire à l'établissement ou à la maintenance du gouvernement, il admet par là même nécessairement que celui de B et de tous les autres hommes est également nécessaire; parce que les droits de B et de tous les autres hommes sont aussi bons que les siens. D'un autre côté, s'il nie que le consentement de B ou de tout autre homme en particulier est nécessaire, il admet par là même nécessairement que le sien ou celui de tout autre homme n'est pas nécessaire; et que le gouvernement n'a aucun besoin d'être fondé sur le consentement.


Il y a, donc, aucune autre alternative que de dire, soit sur le consentement séparé, individuel de tout homme, auquel on demande d'aider, dans la moindre manière, à soutenir le gouvernement, est nécessaire, ou que le consentement de personne n'est nécessaire.

Clairement ce consentement individuel est indispensable à l'idée de trahison; car si un homme n'a jamais consenti ou accepté de soutenir un gouvernement, il ne brise aucune foi en refusant de le soutenir. Et s'il lui fait la guerre, il fait cela en tant qu'ennemi ouvert, et pas en tant que traître -- c'est-à-dire, comme un ami perfide.

Tout ceci, ou rien, est nécessairement impliqué par la Déclaration faite en 1776. Si la nécessité du consentement, annoncée alors, était un principe solide en faveur de trois millions d'hommes, il en était également un en faveur de trois hommes, ou d'un seul. Si le principe était solide au nom des hommes vivant sur un continent différent, il en était un tout aussi solide au nom d'un seul homme vivant sur une ferme ou une maison séparée.

De plus, ce n'est qu'en tant qu'individus séparés, chacun agissant pour lui-même, et pas en tant que membres de gouvernements organisés, que les trois millions ont déclaré que leur consentement était nécessaire au soutien d'un gouvernement; et, en même temps, qu'ils ont déclaré leur refus de soutenir la Couronne Britannique. Les gouvernements, qui existaient alors dans les Colonies, n'avaient aucun pouvoir constitutionnel, en tant que gouvernements, de déclarer la séparation entre l'Angleterre et l'Amérique. Au contraire, ces gouvernements, en tant que gouvernements, étaient organisés par des chartes reconnaissant l'allégeance à la Couronne Britannique. Bien sûr le roi Britannique n'a jamais placé parmi les pouvoirs de ces gouvernements, en tant que gouvernements, d'absoudre le peuple de leur allégeance à lui-même. Jusque-là, par conséquent, comme les Législatures Coloniales agissaient en tant que révolutionnaires, ils ont agir seulement en tant que révolutionnaires individuels, et non en tant que législatures constitutionnelles. Et leurs représentants à Philadelphie, qui ont d'abord déclaré l'Indépendance, étaient, aux yeux de la loi constitutionnelle de ce jour, simplement un comité de Révolutionnaires, et en aucune manière des autorités constitutionnelles, ou les représentants d'autorités constitutionnelles.

C'était aussi, aux yeux de la loi, seulement en tant qu'individus séparés, chacun agissant pour lui-même, et exerçant simplement ses droits naturels en tant qu'individu, que le peuple tout entier a consenti et ratifié la Déclaration.

C'était aussi seulement en tant que nombre d'individus, chacun agissant pour lui-même, et exerçant simplement ses droits naturels, qu'ils ont révolutionné le caractère constitutionnel de leurs gouvernements locaux, (pour exclure l'idée de l'allégeance à la Grande Bretagne); ne changeant leurs formes que lorsque leur convenance le dictait. 

Tout la Révolution, donc, en tant que Révolution, a été déclarée et accomplie par le peuple, agissant séparément en individus, et exerçant chacun ses droits naturels, et non par leurs gouvernements dans l'exercice de leurs pouvoirs constitutionnels.

C'était, donc, en tant qu'individus, et uniquement en tant qu'individus, chacun agissant pour lui seul, qu'ils ont déclaré que leur consentement -- c'est-à-dire, leur consentement individuel, car chacun ne pouvait consentir que pour lui-même -- était nécessaire à la création ou la perpétuité de tout gouvernement qu'on pourrait légitimement les appeler à supporter. De la même manière chacun a déclaré, pour lui-même, que sa propre volonté, son plaisir et son jugement étaient les seules autorités qu'il avait l'occasion de consulter, pour déterminer s'il soutiendrait plus longtemps le gouvernement sous lequel il avait toujours vécu. Et si cet acte de chaque individu était valide et légitime quand il avait tant d'autres individus pour lui tenir compagnie, il l'aurait été, au regard de la justice et du droit naturel, également valide et légitime, s'il avait pris cette mesure tout seul. Il avait le même droit naturel de prendre les armes seul pour défendre sa propre propriété contre un seul agent des impôts, qu'il en avait de prendre les armes en compagnie de trois millions d'autres, pour défendre la propriété de tous contre une armée d'agents des impôts.

Ainsi toute la Révolution a dépendu, affirmé, et en théorie, établi, du droit de chaque homme, à son jugement de se détacher du soutien du gouvernement sous lequel il avait vécu. Et ce principe a été affirmé, non comme un droit particulier à eux-mêmes, ou de ce temps, ou applicable seulement au gouvernement existant alors; mais comme un droit universel de tous les hommes, de tous les temps, et dans toutes les circonstances.

George III a appelé nos ancêtres des traîtres pour ce qu'ils ont fait à cette époque. Mais ils n'étaient en fait pas des traîtres, quoi que lui ou ses lois aient pu les appeler. Ils n'étaient pas des traîtres, parce qu'ils n'ont trahi personne, et n'ont brisé de pacte avec personne. Ils étaient ses égaux, ne lui devaient aucune allégeance, obéissance, ni aucun autre devoir, sauf ceux qu'ils devaient à l'humanité toute entière. Leurs relations politiques avec lui avaient été purement volontaires. Ils ne lui avaient jamais juré qu'ils continueraient ces relations plus longtemps qu'il ne leur plairait de le faire; et ainsi ils n'ont brisé aucun serment en se séparant de lui. Ils ont simplement exercé leur droit naturel de lui dire, et de dire au peuple anglais, qu'ils ne sont sous aucune obligation de continuer leur connexion politique avec eux, et que, pour des raisons qui leur sont propres, ils ont choisi de la dissoudre.

Ce qui était vrai de nos ancêtres, est vrai des révolutionnaires en général. Les monarques et les gouvernements, dont ils choisissent de se séparer, tenter de les stigmatiser en les appelant traîtres. Mais ils ne sont pas réellement des traîtres; dans la mesure où ils trahissent, et ne brisent de serment avec personne. N'ayant prêté aucun serment, ils n'en brisent aucun. Ils sont juste des hommes, qui, pour des raisons qui leur sont propres -- bonnes ou mauvaises, sages ou stupides, cela est sans importance -- choisissent d'exercer leur droit naturel de dissoudre leur connexion avec les gouvernements sous lesquels ils ont vécu. En faisant cela, ils ne commettent pas plus le crime de la trahison -- qui implique nécessairement la traîtrise, la malhonnêteté, la violation de serment -- qu'un homme ne commet de trahison quand il choisit de quitter une église, ou toute autre association volontaire, avec laquelle il a été lié. Ce principe était vrai en 1776. Il est vrai aujourd'hui. C'est le seul principe sur lequel tout gouvernement légitime repose. C'est celui sur lequel la Constitution elle-même prétend reposer. Si elle ne repose pas vraiment sur cette base, elle n'a pas le droit d'exister; et c'est le devoir de chaque homme de lever la main contre elle.

Si les hommes de la Révolution ont eu pour objectif d'incorporer dans la Constitution les idées absurdes d'allégeance et de trahison, qu'ils avaient autrefois répudié, contre lesquelles ils avaient combattu, et par lesquelles le monde a été mis en esclavage, ils ont par là même établi pour eux-mêmes un droit indiscutable au dégoût et à la haine de toute l'humanité. 

Dans les numéros suivants, l'auteur espère montrer que, sous le principe du consentement individuel, le peu de gouvernement dont l'humanité a besoin, est non seulement réalisable, mais naturel et simple; et que la Constitution des Etats-Unis n'autorise aucun gouvernement, sauf celui qui dépend entièrement du soutien volontaire.

vendredi 30 décembre 2011

Lysander Spooner\ Outrage à chefs d'état



Traduction de Jeannie Carlier


I

La Constitution n'a nulle autorité ou obligation qui lui soit inhérente. Elle n'a nulle autorité ou obligation quelle qu'elle soit, si ce n'est comme contrat entre un homme et un autre. Or elle ne prétend même pas être un contrat entre personnes actuellement vivantes. Au plus, elle prétend être un contrat conclu entre des personnes qui vivaient il y a quatre-vingts ans. Encore ne peut-on lui supposer alors la qualité de contrat qu'entre des personnes qui avaient déjà atteint l'âge du discernement, de manière à être aptes à faire des contrats raisonnables et qui les obligent. En outre, l'histoire nous l'apprend, seule une faible portion des personnes qui vivaient alors ont été consultées sur le sujet, ou interrogées, ou autorisées à exprimer leur accord ou leur désaccord de façon quelque peu formelle. Les hommes, s'il y en eut, qui donnèrent bien leur accord formel sont tous morts aujourd'hui. Pour la plupart, ils sont morts depuis quarante, cinquante, soixante ou soixante-dix ans. Et la Constitution, parce qu'elle était leur contrat, est morte avec eux. Ils n'avaient ni le pouvoir naturel ni le droit naturel de rendre cette Constitution obligatoire pour leurs enfants. Non seulement il est absolument impossible, selon la nature des choses, qu'ils lient leur postérité, mais ils ne tentèrent même pas de le faire. Autrement dit, ce document ne prétend pas être un accord entre qui que ce soit sinon entre “les hommes” alors vivants; il ne revendique pas non plus pour ces hommes, ni expressément ni implicitement, aucun droit, pouvoir ou désir de lier qui que ce soit d'autre qu'eux-mêmes. Voici son langage:

Nous, gens des Etats-Unis [autrement dit, les gens vivant alors aux Etats-Unis], en vue de former une union plus parfaite, de renforcer la tranquillité à l'intérieur, de pourvoir à notre commune défense, de promouvoir le bien-être général et d'assurer à nous-mêmes et à notre postérité les bienfaits de la liberté, ordonnons et établissons cette Constitution pour les Etats-Unis d'Amérique.”

En premier lieu, il est clair que par ces termes l'accord en tant qu'accord ne prétend pas être autre chose que ce que réellement il est, à savoir un contrat entre des gens alors vivants; et qui nécessairement ne lie, en tant que contrat, que les gens qui vivent alors. En second lieu, la formulation n'exprime ni n'implique que ceux-ci aient eu la moindre intention ou désir d'obliger leur “postérité” à vivre sous cette loi, ni qu'ils se soient imaginés revêtus du moindre droit ou pouvoir d'en user ainsi. La formule ne dit pas que leur “postérité” vivra, voudra ou devra vivre sous cette loi. Elle dit seulement, en fait, qu'en adoptant cette Constitution leurs espoirs et leurs motifs étaient qu'elle s'avérerait sans doute utile non seulement à eux-mêmes mais aussi à leur postérité, parce qu'elle promouvrait son union, sa sécurité, sa tranquillité, sa liberté, etc.

Imaginons qu'un accord soit conclu en la forme que voici:

“Nous, gens de Boston, sommes d'accord pour entretenir un fort sur l'île du Gouverneur, afin de nous protéger nous-mêmes et notre postérité contre une invasion.”

Cet accord, en tant qu'accord, ne lierait manifestement que les gens vivant alors. En second lieu, il n'affirmerait de leur part aucun droit, pouvoir ou désir d'obliger leur “postérité” à conserver un tel fort. Il indiquerait seulement que le bien-être supposé de leur postérité est l'un des motifs qui ont conduit les parties originelles à conclure cet accord.

Lorsqu'un homme dit qu'il bâtit une maison pour lui-même et sa postérité, il ne désire pas faire croire par là qu'il a la moindre intention d'obliger sa postérité à y vivre; et il ne faut pas non plus en inférer qu'il est stupide au point d'imaginer qu'il a le moindre droit ou pouvoir de l'y obliger. Pour ce qui la concerne, il veut seulement faire entendre par là qu'en construisant cette maison ses espoirs et ses motifs sont que ses descendants, ou du moins certains d'entre eux, jugeront propice à leur bonheur de l'habiter.

Et lorsqu'un homme dit qu'il plante un arbre pour lui-même et sa postérité, il ne veut pas faire croire par là qu'il a la moindre intention d'obliger sa postérité à en manger les fruits, et il ne faut pas non plus en inférer qu'il est assez simple d'esprit pour imaginer qu'il a le moindre droit ou pouvoir de l'y obliger. Pour ce qui la concerne, il veut seulement dire qu'en plantant cet arbre ses espoirs et ses motifs sont que les fruits seront peut-être agréables à ses descendants.

Il en va de même pour ceux qui, à l'origine, ont adopté la Constitution. Quelles qu'aient pu être leurs intentions personnelles, le sens juridique des termes qu'ils emploient, pour ce qui regarde leur “postérité”, est simplement qu'en concluant cet accord leurs espoirs et leurs motifs étaient qu'il puisse se révéler utile et acceptable pour leur postérité; qu'il pourrait promouvoir son union, sa sécurité, sa tranquillité et son bien-être; et qu'il pourrait tendre à lui “assurer les bienfaits de la liberté”. Ces termes n'affirment ni n'impliquent le moins du monde aucun droit, pouvoir ou désir, de la part des parties qui conclurent l'accord à l'origine, d'obliger leur “postérité” à vivre sous cette loi. S'ils avaient voulu contraindre leur postérité à vivre sous elle, ils auraient dit que leur objectif était non de lui assurer “les bienfaits de la liberté” mais de la faire esclave; car si leur “postérité” est contrainte de vivre sous cette loi, ces descendants ne sont pas autre chose que les esclaves de leurs grands-pères -- grands-pères stupides, tyranniques et morts.

On ne saurait soutenir que la Constitution a établi “le peuple des Etats-Unis”, pour tous les temps, en une société, une personne morale. Elle ne parle pas du “peuple” comme d'une personne morale, mais comme d'individus. Une personne morale ne parle pas d'elle-même en utilisant les mots “nous”, ou “le peuple”, ou “nous-mêmes”. De même, en langage juridique, une personne morale n'a pas de “postérité”. Une personne morale suppose qu'elle a en tant qu'individu unique une existence perpétuelle, et parle d'elle-même comme ayant cette sorte d'existence.

En outre, aucun groupe d'hommes, vivant à quelque moment que ce soit, n'a le pouvoir de créer une personne morale perpétuelle. Dans la pratique, une personne morale ne devient perpétuelle que par l'accession volontaire de nouveaux membres à la mort des anciens. Sans cette accession volontaire de nouveaux membres, nécessairement la personne morale meurt par la mort de ceux qui originellement la composaient.

Par conséquent, sur le plan juridique, il n'y a, dans la Constitution, rien qui affirme lier ou qui tente de lier la “postérité” de ceux qui l'ont établie.

Dès lors que ceux qui ont établi la Constitution n'avaient pas le pouvoir de lier leur postérité et n'ont pas cherché à le faire, il faut se demander si leur postérité s'est liée elle-même. Si elle l'a fait, elle n'a pu le faire que de l'une des deux manières que voici, à savoir par le vote ou par l'impôt.



II



Considérons donc séparément ces deux éléments, le vote et le paiement des impôts. Et d'abord le vote.

Comme le montrent les considérations suivantes, tous les scrutins qui ont jamais eu lieu selon la Constitution ont été de telle nature que non seulement ils n'obligeaient pas le peuple dans son entier à soutenir la Constitution, mais ils n'obligeaient même pas individus pris séparément.

1. Par la nature même des choses, l'acte de voter ne saurait lier que les personnes même qui votent. Or, compte tenu des conditions de propriété requises, il est probable que, durant les vingt ou trente premières années où la Constitution a été en vigueur, le dixième, le quinzième au plus, ou même peut-être le vingtième de la population tout entière (Noirs et Blancs, hommes, femmes et mineurs) fut autorité à voter. Par conséquent, pour ce qui concerne le vote, le dixième, le quinzième ou le vingtième au plus de ceux qui vivaient alors aurait pu se trouver en quelque manière obligé de soutenir la Constitution.

Aujourd'hui, il est probable qu'un sixième au plus de la population entière est autorité à voter. Par conséquent, pour ce qui concerne le vote, les autres cinq sixièmes n'ont aucunement promis de soutenir la Constitution.

2. Parmi le sixième qui est autorisé à voter, il n'y a sans doute pas plus des deux tiers (soit environ le neuvième de la population tout entière) qui votent régulièrement. Nombreux sont ceux qui ne votent jamais. Nombreux sont ceux qui ne votent qu'une fois en deux, trois, cinq ou dix ans, dans les périodes de grande passion.

Aucun individu ne peut être dit engagé par son vote pour une période plus longue que celle pour laquelle il vote. Supposons que j'élise un homme à une charge qui doit durer un an; on ne saurait prétendre que par là je me suis engagé à soutenir le gouvernement au-delà de cette période. Par conséquent, en se fondant sur les votes réellement exprimés, on ne saurait prétendre que, dans la population tout entière, plus du neuvième ou du huitième environ se trouve de façon quelconque dans l'obligation de soutenir la Constitution.

3. On ne saurait prétendre que par son vote un homme s'engage à soutenir la Constitution à moins que l'acte de voter n'ait été de sa part parfaitement volontaire. Or, pour un très grand nombre de personnes qui votent réellement, l'acte de voter ne peut être à propre parler appelé volontaire. C'est une nécessité qui leur est imposée par d'autres plutôt qu'un acte né de leur propre choix. Sur ce point je répéterai ce que j'ai dit dans un précédent essai [1], à savoir:

En vérité, dans le cas des individus, leur vote réellement exprimé n'est pas à prendre comme une preuve de leur consentement, même pour le moment où ils l'expriment. Tout au contraire, il faut considérer que, sans qu'on lui ait même demandé son consentement, l'individu se trouve de toutes parts entouré par un gouvernement auquel il ne saurait résister; un gouvernement qui, sous peine de châtiments graves, l'oblige à donner son argent et ses services, et à renoncer à exercer quantité de droits qui lui sont naturels. Il voit, en outre, que c'est grâce au vote que d'autres hommes exercent sur lui cette tyrannie. Il voit encore que, si seulement il est disposé à utiliser lui-même le vote, il a une chance de se délivrer quelque peu de la tyrannie des autres en les soumettant à la sienne propre. Bref, il se trouve, sans l'avoir voulu, dans une situation telle que s'il utilise le vote, il sera peut-être un maître; s'il ne l'utilise pas, il sera nécessairement un esclave. Et il n'a pas d'autres solutions que ces deux-là. En légitime défense il essaie la première. Son cas est semblable à celui d'un homme qui a été obligé d'engager une bataille dans laquelle il doit ou tuer ou être tué. De ce que, pour sauver sa propre vie, cet homme cherche à ôter la vie à ses adversaires, on ne saurait conclure que c'est là une bataille qu'il a lui-même choisie. De la même façon, dans les batailles par le bulletin de vote -- bulletin qui n'est qu'un simple substitut de la balle de pistolet --, de ce qu'un homme utilise le vote, seul moyen qu'il ait de se sauver, on ne saurait conclure que c'est là une bataille dans laquelle il s'est volontairement engagé; qu'il a volontairement mis en jeu tous ses droits naturels, comme une mise balançant la mise des autres, mise qu'il va perdre ou gagner par la simple force du nombre. Tout au contraire, il faut considérer que, dans une contrainte qui lui a été imposée par autrui, et dans laquelle il n'a pas d'autres moyens de se défendre, il utilise, par nécessité, le seul moyen qui lui ait été laissé.

“Sans aucun doute les plus misérables des hommes, soumis au gouvernement le plus tyrannique qu'il y ait au monde, si on leur permet de voter, utiliseront ce moyen, s'ils y voient quelque chance d'améliorer par là leur condition. Il ne serait par conséquent pas légitime d'en conclure que le gouvernement même qui les écrase était un gouvernement que ces hommes avaient volontairement établi, ou auquel ils avaient seulement consenti.

Par conséquent le vote exprimé par un homme, sous la Constitution des Etats-Unis, ne saurait être considéré comme une preuve qu'il a jamais librement donné son assentiment à cette Constitution, fût-ce pour le moment même où il exprime ce vote. Par conséquent, même en ne considérant que ceux qui, aux Etats-Unis, expriment leur vote, nous n'avons pas de preuve qu'aucune portion quelque peu étendue de ces votants ait réellement et volontairement donné son assentiment à la Constitution, fût-ce pour le moment même. Il est impossible que nous ayons jamais une telle preuve aussi longtemps que tout homme ne sera pas laissé parfaitement libre de consentir ou non, sans courir le risque de voir ses biens ou sa personne troublés ou maltraités par d'autres.”

Comme il nous est impossible de distinguer légalement ceux qui votent par libre choix de ceux qui votent à cause de la contrainte qu'on leur impose, nous ne saurions légalement connaître, à propos de n'importe quel individu en particulier, s'il a voté par libre choix; ni, par conséquent, si par son vote il a consenti ou s'est engagé à soutenir le gouvernement. Légalement parlant, donc, l'acte de voter n'engage en aucune façon qui que ce soit à soutenir le gouvernement. Il ne prouve en aucune façon que le gouvernement repose sur le soutien volontaire de qui que ce soit. Selon les principes généraux du Droit et de la raison, on ne saurait dire que le gouvernement a quelque partisan volontaire que ce soit, tant que n'a pas été déterminé clairement qui sont ses partisans volontaires.

4. Comme l'impôt est obligatoire pour tous, qu'ils votent ou non, une large proportion de ceux qui votent le font sans aucun doute pour éviter que leur propre argent ne soit utilisé contre eux; alors que, en fait, ils se fussent volontiers abstenus de voter, si par là ils avaient pu échapper ne serait-ce qu'à l'impôt, sans parler de toutes les autres usurpations et tyrannies du gouvernement. Prendre le bien d'un homme sans son accord, puis conclure à son consentement parce qu'il tente, en votant, d'empêcher que son bien ne soit utilisé pour lui faire tort, voilà une preuve bien insuffisante de son consentement à soutenir la Constitution. Ce n'est en réalité aucunement une preuve. Et comme nous n'avons pas de moyens légaux de déterminer qui sont les individus particuliers -- s'il s'en trouve -- qui sont disposés à payer des impôts en échange de leur vote, nous ne saurions avoir aucune certitude légale qu'un seul individu déterminé consent à payer des impôts en échange de son vote; ou, par conséquent, à soutenir la Constitution.

5. Lors de presque toutes les élections, les suffrages pour la même charge sont dispersés sur divers candidats. De ceux qui votent pour le candidat non élu on ne saurait dire à proprement parler qu'ils ont voté pour soutenir la Constitution. On pourrait, avec de meilleures raisons, supposer qu'ils ont voté, non pour soutenir la Constitution, mais avec l'intention spécifique d'éviter la tyrannie que le candidat élu s'apprête, pensent-ils, à pratiquer à leurs dépens sous le couvert de la Constitution; et par conséquent on peut raisonnablement supposer qu'ils ont voté contre la Constitution. Cette supposition est d'autant plus raisonnable qu'un tel vote est le seul moyen qui leur est laissé pour exprimer leur désaccord avec la Constitution.

6. Quantité de votes vont ordinairement à des candidats qui n'ont aucune chance de l'emporter. On peut raisonnablement supposer que ceux qui ont voté de la sorte l'ont fait avec l'intention spécifique, non de soutenir la Constitution, mais d'empêcher son application; et, par conséquent, qu'ils ont voté contre la Constitution.

7. Comme tous les votes sont exprimés secrètement (par scrutin secret), il n'existe aucun moyen légal de connaître, grâce aux votes, qui vote pour et qui vote contre la Constitution. Par conséquent, le vote n'apporte aucune preuve légale que tel individu particulier soutient la Constitution. Puisqu'il n'y a aucune preuve légale qu'aucun individu particulier soutienne la Constitution, on ne saurait légalement affirmer qu'elle est soutenue par qui que ce soit. Il est manifestement impossible de fournir aucune preuve légale des intentions de vastes quantité d'hommes là où il n'existe aucune preuve légale des intentions d'un quelconque individu particulier parmi eux.

8. Puisqu'il n'existe aucune preuve légale des intentions exprimées par le vote de qui que ce soit, nous ne pouvons que les conjecturer. Par conjecture, il est probable qu'une proportion très large des votants a voté selon le principe suivant: pourvu que par leur vote ils puissent être assurés d'avoir le gouvernement entre leurs mains (ou celles de leurs amis), et ainsi d'utiliser son pouvoir contre leurs adversaires, ils soutiendront volontairement la Constitution; mais si leurs adversaires doivent avoir le pouvoir, et l'utiliser contre eux, ils ne seront pas disposés à la soutenir volontairement.

Bref, il est incontestable que, dans la plupart des cas, le soutien volontaire accordé à la Constitution dépend absolument de ceci: par le moyen de la Constitution, se fera-t-on maître ou sera-t-on fait esclave?

En droit et raison, un consentement aussi dépendant n'en est pas un.

9. Puisque tous les hommes qui soutiennent la Constitution en votant (pour autant qu'il existe de tels hommes) le font secrètement (par scrutin secret), et de manière à éviter toute responsabilité personnelle pour l'action de leurs agents ou représentants, on ne saurait dire en droit ou en raison qu'il existe un seul homme qui soutienne la Constitution en votant. D'aucun homme on ne saurait en raison ou en droit affirmer qu'il approuve ou soutient effectivement la Constitution, à moins qu'il ne le fasse ouvertement, et d'une manière qui le rende personnellement responsable des actes de ses agents aussi longtemps que ceux-ci agissent dans les limites du pouvoir qu'il leur a délégué.

10. Puisque tout vote est secret (par scrutin secret), et puisque tout gouvernement secret est par nécessité une association secrète de voleurs, tyrans et assassins, le fait général que notre gouvernement, dans la pratique, opère par le moyen d'un tel vote prouve seulement qu'il y a parmi nous une association secrète de voleurs, tyrans et assassins, dont le but est de voler, asservir et -- s'il le faut pour accomplir leurs desseins -- assassiner le reste de la population. Le simple fait qu'une telle association existe ne prouve en rien que “le peuple des Etats-Unis”, ni aucun individu parmi ce peuple, soutienne volontairement la Constitution.

Pour toutes les raisons qu'on vient de dire, le vote ne fournit aucune preuve légale sur l'identité des individus particuliers (à supposer qu'il en existe) qui soutiennent volontairement la Constitution. Par conséquent, il ne fournit aucune preuve légale que qui que ce soit la soutienne volontairement.

Donc, jusqu'à présent, pour ce qui concerne le vote, la Constitution n'a sur le plan légal aucun partisan quel qu'il soit.

En réalité, il n'y a pas la moindre probabilité que la Constitution ait un seul partisan authentique dans tout le pays. Autrement dit, il n'y a pas la moindre probabilité qu'il y ait dans tout le pays un seul homme qui à la fois comprenne ce qu'est réellement la Constitution et la soutient sincèrement pour ce qu'elle est réellement.

Les partisans visibles de la Constitution, comme les partisans visibles de la plupart des autres gouvernements, se rangent dans trois catégories, à savoir: 1. Les scélérats, classe nombreuse et active; le gouvernement est pour eux un instrument qu'ils utiliseront pour s'agrandir ou s'enrichir; 2. Les dupes -- vaste catégorie, sans nul doute, dont chaque membre, parce qu'on lui attribue une voix sur des millions pour décider ce qu'il peut faire de sa personne et de ses biens, et parce qu'on l'autorité à avoir, pour voler, asservir et assassiner autrui, cette même voix que d'autres ont pour le voler, l'asservir et l'assassiner, est assez sot pour imaginer qu'il est “un homme libre”, un “souverain”; assez sot pour imaginer que ce gouvernement est “un gouvernement libre”, “un gouvernement de l'égalité des droits”, “le meilleur gouvernement qu'il y ait sur terre” [2], et autres absurdités de ce genre; 3. Une catégorie qui a quelque intelligence des vices du gouvernement, mais qui ou bien ne sait comment s'en débarrasser, ou bien ne choisit pas de sacrifier ses intérêts privés au point de se dévouer sérieusement et gravement à la tâche de promouvoir un changement.



III



Puisqu'il est obligatoire, le paiement des impôts ne fournit de toute évidence aucune preuve que quiconque soutienne volontairement la Constitution.

1. Certes, selon la théorie qui apparaît dans notre Constitution, tous les impôts sont payés volontairement; notre gouvernement est une compagnie d'assurance mutuelle, à laquelle chacun adhère volontairement par un accord avec les autres; chacun conclut un contrat libre et absolument volontaire avec toutes les autres personnes qui sont parties prenantes dans la Constitution, contrat visant à payer tant pour obtenir telle protection, de la même façon qu'il en use avec toute autre compagnie d'assurance; et il est tout aussi libre de ne pas être protégé et de ne pas payer l'impôt, qu'il l'est de payer l'impôt, et d'obtenir protection.

Or, cette théorie relative à notre gouvernement est entièrement différente de la pratique réelle. Le fait est que le gouvernement, comme un bandit de grand chemin, dit à un individu: “La bourse ou la vie.” Quantité de taxes, ou même la plupart, sont payées sous la contrainte d'une telle menace.

Le gouvernement, il est vrai, n'arrête pas l'homme dans un endroit solitaire, ne lui saute pas dessus depuis le bord du chemin, et n'entreprend pas, sous la menace d'un pistolet, de lui vider les poches. Mais le vol n'en est pas moins du vol, et un vol bien plus lâche et honteux.

Le bandit de grand chemin assume lui-même la responsabilité, le danger et le crime que comporte son acte. Il ne prétend pas avoir le moindre droit à votre argent, il ne soutient pas qu'il l'utilisera dans votre intérêt. Il ne prétend pas être quoi que ce soit d'autre qu'un voleur. Il n'a pas acquis assez d'impudence pour professer qu'il n'est qu'un “protecteur”, et qu'il prend aux gens leur argent contre leur gré dans l'unique but de “protéger” ces voyageurs extravagants qui se croient parfaitement capables de se protéger eux-mêmes, ou qui n'apprécient pas son système particulier de protection. Il est bien trop raisonnable pour professer de telles prétentions. En outre, après avoir pris votre argent, il vous laisse là, comme vous le souhaitez. Il ne persiste pas à vous suivre le long de la route contre votre volonté, supposant qu'il est votre “souverain” légitime en raison de la “protection” qu'il vous accorde. Il ne ocntinue pas de vous “protéger” en vous ordonnant de vous incliner devant lui et de lui obéir; en vous enjoignant de faire ceci, et vous interdisant de faire cela; en vous dérobant encore plus d'argent toutes les fois q'il juge avoir intérêt ou plaisir à le faire; et en vous marquant d'infamie par le nom de rebelle, traître et ennemi de la patrie, en vous fusillant sans merci, si vous contestez son autorité ou résistez à ses exigences. Il est -- ce brigant de grand chemin -- trop gentilhomme pour perpétrer des impostures, insultes et vilenies telles que celles-là. Bref, lorsqu'il vous vole, il n'entreprend pas en outre de faire de vous son dupe et son esclave.

Les procédés de ces voleurs et assassins qui se font appeler “le gouvernement” sont exactement à l'opposé de ceux qu'utilise le bandit isolé.

En premier lieu, à la différence des bandits, ces gens du gouvernement ne se font pas individuellement connaître; et par conséquent, ils n'assument pas personnellement la responsabilité de leurs actes. Tout au contraire, secrètement (par scrutin secret) ils désignent tel d'entre eux pour commettre le vol en leur nom, tandis qu'eux-mêmes restent presque entièrement cachés. Voici ce qu'il disent à la personne ainsi désignée:

“Allez trouver A... B..., et dites-lui que “le gouvernement” a besoin d'argent pour les dépenses qu'entraîne la protection de sa personne et de ses biens. S'il a l'audace de dire qu'il n'a jamais passé contract avec nous pour que nous le protégions, qu'il ne veut pas de notre protection, dites-lui que c'est là notre affaire et non la sienne; que nous avons choisi de le protéger, qu'il en ait envie ou non; et qu'en outre nous exigeons d'être payés pour le protéger. S'il ose demander quels sont les gens qui ont entrepris de se faire appeler “le gouvernement” et entendent le protéger, et en demander paiement, sans que jamais il ait passé contrat avec eux, dites-lui qu'une fois encore c'est notre affaire et non la sienne; que nous n'avons pas choisi de nous faire connaître individuellement de lui; que secrètement (par scrutin secret) nous vous avons nommé comme notre agent pour lui notifier nos exigences, et, s'il s'y soumet, lui remettre un reçu qui le protégera de toute demande semblable pour l'année courante. S'il refuse de se soumettre, saisissez une part suffisante de ses biens pour pouvoir en tirer non seulement la somme que nous exigeons, mais encore de quoi payer vos propres dépenses et votre peine. S'il s'oppose à la saisie de ses biens, appelez à la rescousse les spectateurs (sans nul doute quelques-uns se trouveront être membres de notre association). Si, défendant ses biens, il venait à tuer un membre quelconque de notre associaiton qui vous prête main-forte, emparez-vous de lui à tout prix; accusez-le de meurtre (devant l'un de nos tribunaux); condamnez-le et pendez-le. S'il faisait appel à ses voisins, ou à d'autres qui, comme lui, pourraient être enclins à résister à nos exigences, et qu'ils viennent en grand nombre à son aide, criez qu'ils sont tous des rebelles et des traîtres; que “notre pays” est en danger; appelez le chef de nos assassins à gages; dites-lui de réprimer la rébellion et de “sauver le pays”, quelque prix qu'il en coûte. Dites-lui de tuer tous ceux qui résistent, fussent-ils des dizaines de milliers; et par là frappez de terreur tous ceux qui sont semblablement disposés. Veillez à ce que la tâche meurtrière soit entièrement accomplie; en sorte que nous n'ayons plus d'autres troubles de ce genre par la suite. Lorsque ces traîtres auront compris notre force et notre détermination, ils seront de bons et loyaux citoyens pendant des années, et paieront leurs impôts sans demander le pourquoi du comment.”

C'est par une semblable contrainte que sont payés les impôts, comme ils les appellent. Quelle preuve fournit le paiement des impôts de ce que le peuple accepte de soutenir “le gouvernement”, c'est ce qu'il n'est point besoin de discuter davantage.

2. Il est une autre raison pour laquelle le paiement de l'impôt ne suppose aucun consentement, ou aucun engagement à soutenir le gouvernement: c'est que le contribuable ne sait pas et n'a aucun moyen de savoir qui sont les individus particuliers qui composent “le gouvernement.” Pour lui “le gouvernement” est un mythe, une abstraction, un incorporel, avec lequel il ne saurait passer contrat, auquel il ne saurait accorder son consentement, envers lequel il ne saurait s'engager. Il ne le connaît qu'au travers de ses prétendus agents. “Le gouvernement” lui-même, il ne le voit jamais. Certes, il sait bien, par la voix commune, que certaines personnes, ayant atteint un certain âge, sont autorisées à voter; et donc à prendre part au gouvernement, ou s'y opposer (si c'est leur choix) pour le moment présent. Mais lesquels votent réellement, et comment chacun vote (si c'est pour ou contre le gouvernement), il n'en sait rien, puisque le vote est entièrement secret (par scrutin secret). Il n'a donc aucun moyen de savoir qui, dans la pratique, compose “le gouvernement” au moment présent. Bien entendu, il ne saurait donc passer contract avec ces gens, leur donner son accord, s'engager envers eux. De toute nécessité, par conséquent, le fait qu'il leur paie l'impôt n'implique de sa part aucun contrat, aucun consentement, aucun engagement à les soutenir -- autrement dit, à soutenir “le gouvernement” ou la Constitution.

3. Ne sachant pas quels sont les individus particuliers qui se nomment “le gouvernement”, le contribuable ne sait pas à qui il paie ses impôts. Tout ce qu'il sait, c'est qu'un homme vient le trouver, se disant l'agent du “gouvernement” -- autrement dit, l'agent d'une association secrète de voleurs et d'assassins qui se font appeler “le gouvernement”, et ont décidé de tuer quiconque refuse de leur donner tout l'argent qu'ils exigent. Pour sauver sa vie, le contribuable livre cette somme à cet agent. Mais comme l'agent ne fait pas connaître individuellement ses mandants au contribuable, celui-ci, après avoir livré son argent, n'en sait pas plus qu'auparavant sur ce qu'est “le gouvernement” -- autrement dit, sur l'identité des gens qui le volent. Par conséquent, dire qu'en livrant son argent à leur mandataire il a conclu avec eux un contrat volontaire, qu'il s'est engagé à leur obéir, à les soutenir, et à leur donner dans l'avenir tout l'argent qu'ils pourraient réclamer, c'est simplement ridicule.

4. Tout pouvoir politique, comme on l'appelle, se fonde en pratique sur cette question d'argent. N'importe quel groupe de scélérats, pourvu qu'ils aient assez d'argent pour l'entreprendre, peuvent décider qu'ils sont un “gouvernement”; car, pourvu qu'ils aient de l'argent, ils peuvent engager des soldats, et utiliser ces soldats pour extorquer davantage d'argent, et ainsi contraindre tout le monde à obéir à leurs volontés. César a dit à propos de la guerre que l'argent et les soldats se soutiennent mutuellement, que l'argent lui permettait d'engager des soldats et les soldats d'extorquer de l'argent: il en va de même pour le gouvernement. Ainsi ces scélérats qui se font appeler le gouvernement savent fort bien que leur pouvoir se fonde essentiellement sur l'argent. L'argent leur permet d'engager des soldats; les soldats leur permettent d'extorquer de l'argent. Lorsque leur autorité est contestée, le premier usage qu'ils font toujours de l'argent, c'est d'engager des soldats pour tuer ou soumettre tous ceux qui leur refusent davantage d'argent.

Pour cette raison, quiconque veut être libre devrait comprendre ces faits d'une importance capitale, à savoir: 1. Que tout homme qui met de l'argent entre les mains d'un (soi-disant) “gouvernement” lui met en main une épée qui sera utilisée contre lui-même, pour lui extorquer encore plus d'argent, et pour le maintenir assujetti aux volontés arbitraires de ce gouvernement. 2. Que ceux qui prendront son argent, dès l'abord sans son consentement, l'utiliseront pour le voler et l'asservir davantage, si dans l'avenir il a l'audace de résister à leurs exigences. 3. Qu'il est parfaitement absurde de supposer que n'importe quel groupe d'hommes prendra jamais l'argent d'un individu sans son consentement pour les raisons qu'ils avancent, à savoir pour le protéger; car pourquoi voudraient-ils le protéger, s'il ne souhaite pas qu'ils le fassent? Supposer qu'ils le protégeront est exactement aussi absurde que d'imaginer qu'ils lui prendront son argent sans son consentement afin de lui acheter de la nourriture ou des vêtements, alors qu'il ne le souhaite pas. 4. Que si un homme souhaite une “protection”, il est à même de conclure ses propres arrangements à cet effet; et personne n'a aucune raison de le voler afin de le “protéger” contre sa volonté. 5. Que l'unique garantie certaine que puissent avoir les hommes de leur liberté politique consiste pour eux à garder leur argent dans leur poche jusqu'au jour où ils auront l'assurance, parfaitement satisfaisante à leurs yeux, que cet argent sera utilisé comme ils le souhaitent, pour leur avantage, non à leur détriment. 6. Qu'à aucun gouvernement on ne peut raisonnablement accorder confiance un seul instant, qu'à aucun gouvernement on ne peut attribuer des objectifs honnêtes, dès lors qu'il cesse de dépendre d'un souhait totalement volontaire.

Ces faits sont si importants et si visibles qu'on ne saurait raisonnablement supposer que quiconque donnerait volontairement de l'argent à un “gouvernement” dans le bus d'assurer sa propre protection, à moins qu'il n'ait conclu avec ce gouvernement un contrat explicite et purement volontaire à cet effet.

Il est donc parfaitement évident que ni le vote ni le paiement des impôts tels qu'ils se pratiquent réellement ne prouvent le consentement ou l'obligation de qui que ce soit à soutenir la Constitution. Par conséquent nous n'avons absolument aucune preuve que la Constitution ait le pouvoir de lier quiconque, ou que quiconque soit soumis à quelque contrat ou obligation que ce soit visant à la soutenir. En conclusion, personne n'est obligé de soutenir la Constitution.



IV



Non seulement la Constitution ne lie personne aujourd'hui, mais elle n'a jamais lié personne. Elle n'a jamais personne parce que personne ne lui a jamais accordé son consentement dans des conditions propres à la rendre obligatoire selon les principes généraux du Droit et de la raison.

Selon un principe général du Droit et de la raison, un document écrit ne lie personne tant qu'il n'est pas signé. Ce principe est si inflexible que, si un homme ne sait pas écrire son nom, il faut néanmoins, pour qu'il se trouve lié par un contrat écrit, qu'il y “mette sa marque.” Cette coutume s'est établie il y a des siècles, alors que peu d'hommes savaient écrire leur nom; en un temps où un clerc, c'est-à-dire un homme sachant écrire, était une personne si rare et précieuse que, même lorsqu'il avait commis de grands crimes, il avait droit au pardon, pour le motif que le public ne pouvait se passer de ses services. Même à cette époque, un contrat écrit devait nécessairement être signé, et les gens qui ne savaient pas écrire “mettaient leur marque”, ou encore signaient leurs contrats en apposant leur sceau sur les cires fixées au parchemin sur lequel étaient écrits leurs contrats. D'où la coutume d'apposer un sceau, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Le Droit affirme et la raison déclare que si un document écrit n'est pas signé, il faut présumer que celui qui devait se lier par ce document n'a pas voulu le signer, ou se lier par lui. Le Droit et la raison ensemble le laissent libre jusqu'au dernier moment, celui où il décidera s'il va signer ou non. Ni le Droit ni la raison ne requièrent ni ne supposent qu'un homme donne son accord à un document avant que ce document ne soit écrit; car avant le moment où il est écrit, cet homme ne saurait en connaître précisément la teneur en droit. Après que le document est écrit, et que l'homme a eu l'occasion de s'informer de son exacte teneur en droit, alors, et alors seulement, on s'attend à ce qu'il donne son accord ou le refuse. Si alors il ne signe pas le document, on suppose que c'est parce qu'il ne désire pas conclure un tel contrat. Le fait que le document a été écrit pour qu'il le signe, ou avec l'espoir qu'il le signera, n'a aucune valeur.

Jusqu'où iraient la fraude et les procès, s'il était possible à une des parties d'apporter devant le tribunal un document écrit, aucunement signé, et de prétendre le faire appliquer, pour la raison qu'il a été écrit en vue d'être signé par un autre homme? parce que cet autre homme a promis de le signer? parce qu'il aurait dû le signer? parce qu'il a eu l'occasion de la signer, l'eût-il voulu? mais qu'il a refusé ou négligé de le faire? Or c'est le plus qui se puisse jamais dire de notre Constitution. [3] Les juges eux-mêmes, qui affirment dériver toute leur autorité de la Constitution -- d'un document que personne n'a jamais signé -- mépriseraient tout autre document non signé qu'on leur apporterait pour en juger.

En outre, avant qu'un document écrit puisse lier la partie qui l'a établi, il est nécessaire, en droit et en raison, que ce document soit non seulement signé mais aussi remis à la partie à l'avantage de laquelle il a été établi (ou à l'un de ses représentants). La signature est sans effet si le document n'est pas remis. Et l'une des parties est parfaitement libre de refuser de remettre un document écrit après l'avoir signé. Elle est aussi libre de refuser de le remettre qu'elle l'est de refuser de le signer. Non seulement la Constitution n'a jamais été signée par quiconque, mais elle n'a jamais été remise par quiconque à l'agent ou au mandataire de qui que ce soit. Par conséquent elle ne saurait avoir plus de valeur en tant que contrat que tout autre document qui n'eût jamais été ni signé ni remis.



V



Les faits suivants sont des preuves pertinentes de ce que, dans l'usage général de l'humanité, il y a chez tous les hommes une nécessité pratique que tous les contrats importants, spécialement ceux dont la nature est permanente, soient à la fois écrits et signés.

Depuis près de deux siècles -- depuis 1677 -- il existe dans le Code des lois de l'Angleterre une loi -- et la même loi, pour la substance sinon exactement pour la lettre, a été répétée, et est maintenant en vigueur dans presque tous les Etats de notre Union sinon tous -- dont la teneur générale consiste à affirmer qu'on n'entreprendra aucun action visant à faire appliquer un contrat de la catégorie la plus importante s'il n'est pas mis par écrit, et signé par les parties qui seront liées par ce contrat. [4]

Le principe exprimé par cette loi, notons-le, n'est pas seulement que tous les contrats doivent être signés, mais aussi que tous les contrats, excepté ceux qui sont spécifiquement exemptés -- généralement ceux qui concernent de petites sommes et ne seront applicables que peu de temps -- seront à la fois écrits et signés.

Sur ce point les raisons qui ont amené à établir cette règle sont qu'il est désormais si facile de mettre un contrat par écrit et de le signer, et que ne pas le faire ouvre la porte à tant d'incertitudes, fraudes et procès, qu'on ne saurait autoriser les hommes qui négligent de faire mettre par écrit et signer leurs contrats (ceux qui sont de grande importance) à utiliser les tribunaux pour les faire appliquer. Cette règle est sage; et l'expérience confirme qu'elle est sage et nécessaire, puisqu'elle est en vigueur en Angleterre depuis près de deux cents ans, que son adoption dans notre pays est très près d'être universelle, et que nul ne songe à l'abolir.

De plus, nous le savons tous, la plupart des hommes ont grand soin de faire écrire et signer leurs contrats même lorsque cette loi ne les y oblige pas. Ainsi, la plupart des hommes, si on leur doit de l'argent, fût-ce une somme de cinq ou dix dollars, prennent soin de le mettre par écrit. S'ils achètent de la marchandise, même pour un faible montant, et la paient à la réception, ils se font faire une facture acquittée. S'ils versent une faible somme pour équilibrer des comptes, ou régler toute autre dette minime auparavant contractée, ils s'en font faire un reçu écrit.

En outre, partout (probablement) dans notre pays, de même qu'en Angleterre, la loi exige que toute une catégorie de contrats, tels que testaments, actes notariés, etc., soient non seulement écrits et signés, mais en outre scellés, conclus devant témoins et authentifiés. Lorsqu'une femme mariée cède ses droits à un bien foncier, dans plusieurs Etats la loi exige que la femme comparaisse séparément, sans son mari, et déclare qu'elle signe son contrat en toute liberté, exempte de toute crainte ou de toute contrainte exercée par son époux.

Telles sont quelques-unes des précautions qu'exigent les lois, et que prennent les individus -- pour des raisons de prudence ordinaire, même dans les cas non requis par la loi --, afin de mettre leurs contrats par écrit, de les faire signer et de se prémunir contre toutes les incertitudes et controverses concernant leur sens et leur validité. Or, nous avons un document -- la Constitution -- qui veut et prétend être un contrat, ou dont on prétend qu'il est un contrat; un document rédigé il y a quatre-vingts ans, par des hommes qui sont tous morts aujourd'hui; et n'ont jamais eu aucun pouvoir de nous lier nous; un document qui (prétend-on) a néanmoins lié trois générations, soit des millions d'hommes, et qui (prétend-on) va lier tous les millions d'hommes à venir; mais que personne n'a jamais signé, scellé, remis, authentifié par un témoignage ou autrement; un document que des gens qui ne sont qu'une poignée, comparés au nombre total de personnes qu'on veut qu'il lie, ont jamais lu, ou même vu, ou verront ou liront jamais. Et parmi ceux qui ne l'ont jamais lu, ou ne le liront jamais, à peine deux personnes, et peut-être même pas deux personnes, ont jamais été d'accord ou ne seront jamais d'accord sur ce qu'il signifie.

En outre, ce supposé contrat -- qui ne serait jamais accepté par aucune court de justice siégeant par l'autorité de ce même contrat, si on l'avançait pour attester une somme de cinq dollars due par un homme à un autre --, ce contrat, dis-je, tel qu'il est généralement interprété par ceux qui prétendent l'appliquer, est celui par quoi tous les hommes, femmes et enfants à travers tout ce pays et dans tous les temps abandonnent non seulement tous leurs biens, mais aussi leur liberté, et même leur vie, entre les mains d'hommes qui par ce supposé contrat sont expressément exemptés de toute responsabilité pour l'usage qu'ils font des personnes et des biens à eux livrés. Et nous sommes assez fous, ou assez mauvais, pour détruire des biens et des vies sans limites, lorsque nous combattons pour obliger des hommes à remplir un supposé contrat qui, puisqu'il n'a jamais été signé par quiconque, n'est, selon les principes généraux du Droit et de la raison -- ces principes qui nous gouvernent tous lorsqu'il s'agit d'autres contrats -- qu'un morceau de papier sans valeur, incapable de lier personne, bon seulement à jeter au feu; ou, si on voulait le garder, à conserver seulement pour témoigner et avertir de la folie et de la méchanceté du genre humain.



VI



Il n'est pas exagéré, mais c'est au contraire vérité littérale, de dire que par la Constitution -- non comme je l'interprète, mais comme le font ceux qui prétendent l'appliquer -- les biens, la liberté et la vie du peuple des Etats-Unis tout entier sont livrés sans réserves entre les mains d'hommes qui, la Constitution le prévoit, n'auront jamais à “rendre compte” de l'usage qu'ils en font.

Ainsi la Constitution (art. I, sec. 6) prévoit que “pour les discours ou débats (ou votes) qui auront lieu dans l'une ou l'autre chambre, ils (les sénateurs et les représentants) n'auront à rendre compte en aucun autre endroit”.

Le pouvoir législatif tout entier est donné à ces sénateurs et représentants (lorsqu'ils agissent par un vote des deux tiers [5]); et cette clause les protège de toute responsabilité pour les lois qu'ils rédigent.

La Constitution leur donne les moyens d'assurer l'application de toutes leurs lois, en les autorisant à priver de salaire, à révoquer et à renvoyer tous les officiers de la justice et de l'administration qui refuseraient de les appliquer.

Ainsi donc le pouvoir gouvernemental tout entier est entre leurs mains, et on leur a ôté absolument toute responsabilité pour l'usage qu'ils en font. Qu'est-ce donc que cela, si ce n'est un pouvoir absolu, irresponsable?

On ne saurait objecter à cet argument que ces hommes se sont engagés par serment à user de leur pouvoir dans certaines limites; car pourquoi se soucient-ils ou devraient-ils se soucier de serments ou de limites lorsqu'il est expressément prévu par la Constitution elle-même qu'ils n'auront jamais à “rendre compte” ou à être tenus pour responsables en quelque façon que ce soit, s'ils violent leur serment, ou transgressent ces limites?

On ne saurait non plus objecter à cet argument qu'on peut changer tous les deux ou six ans les individus particuliers qui détiennent ce pouvoir; car le pouvoir de chaque ensemble d'hommes est absolu pour le temps qu'ils le détiennent; et lorsqu'ils doivent s'en dessaisir leur succèdent des hommes dont le pouvoir sera tout aussi absolu et irresponsable.

On ne saurait non plus objecter que les hommes qui détiennent ce pouvoir absolu et irresponsable sont nécessairement des hommes choisis par le peuple (ou une partie du peuple) pour le détenir. Un homme autorisé à se choisir un nouveau maître après un intervalle de quelques années n'en est pas moins esclave. De même, des gens auxquels il est permis de se choisir périodiquement de nouveaux maîtres n'en sont pas moins esclaves. Ce qui en fait des esclaves, c'est qu'ils sont et seront désormais pour toujours entre les mains d'hommes qui détiennent sur eux un pouvoir qui est et sera toujours absolu et irresponsable. [6]

Le droit de domination absolue et irresponsable est le droit de propriété, et le droit de propriété est le droit de domination absolue et irresponsable. Les deux sont identiques; l'un implique nécessairement l'autre. Aucun des deux ne peut exister sans l'autre. Si donc le Congrès possède le pouvoir absolu et irresponsable de faire les lois, droit que la Constitution lui accorde -- selon l'interprétation qu'ils en donnent -- cela signifie nécessairement que le Congrès nous possède comme on possède une chose. S'il nous possède comme on possède une chose, il est notre maître, et sa volonté est notre loi. S'il ne nous possède pas comme on possède une chose, il n'est pas notre maître, et sa volonté, en tant que telle, n'a pas d'autorité sur nous.

Or ces hommes qui revendiquent et exercent sur nous cette domination absolue et irresponsable n'osent pas se montrer cohérents, et revendiquer aussi qu'ils sont nos maîtres, ou qu'ils nous possèdent comme on possède une chose. Ils déclarent qu'ils ne sont que nos serviteurs, agents, mandataires et représentants. Cette déclaration comporte une absurdité, une contradiction. Nul ne peut être mon serviteur, agent, mandataire ou représentant et être en même temps soustrait à mon contrôle et non responsable de ses actes devant moi. Peu importe que je l'aie nommé, et investi de tout pouvoir. Si je l'ai soustrait à mon contrôle et lui ai ôté toute responsabilité devant moi, il n'est plus mon serviteur, agent, mandataire ou représentant. Si je lui ai donné un pouvoir absolu et sans responsabilité sur ma propriété, je lui ai donné ma propriété. Si je lui ai donné un pouvoir absolu et sans responsabilité sur moi-même, j'en ai fait mon maître, et je me suis livré à lui comme esclave. Et il importe peu que je l'appelle maître ou serviteur, agent ou propriétaire. La seule question est celle-ci: quel pouvoir ai-je mis entre ses mains? Etait-ce un pouvoir absolu et sans responsabilité, ou limité et responsable?

Il y a une autre raison encore qui fait qu'ils ne sont pas nos serviteurs, agents, mandataires, ou représentants. Cette raison est que nous ne nous attribuons pas non plus la responsabilité de leurs actes. Si un homme est mon serviteur, agent ou mandataire, nécessairement je prends la responsabilité de tous les actes qu'il accomplit dans la limite du pouvoir dont je l'ai revêtu. Si, en tant que mon agent, je l'ai revêtu d'un pouvoir absolu, ou d'un pouvoir qu'il qu'il soit sur les personnes ou les biens d'autres que moi-même, par nécessité j'ai par là même pris la responsabilité devant ces autres personnes de tout le mal qu'il pourrait leur faire, pourvu qu'il agisse dans les limites du pouvoir dont je l'ai revêtu. Or aucun individu qui se trouverait lésé dans sa personne ou ses biens par des actes du Congrès ne peut se tourner vers l'électeur individuel, et le tenir pour responsable de ces actes accomplis par les soi-disant agents ou représentants de cet électeur. Ce qui prouve que ces prétendus agents du peuple, ou de toute le monde, ne sont en fait les agents de personne.

Si donc personne n'est individuellement responsable des actes du Congrès, les membres du Congrès ne sont les agents de personne. S'ils ne sont les agents de personne, ils sont eux-mêmes individuellement responsables de leurs propres actes, et des actes de tous ceux qu'ils emploient. L'autorité qu'ils exercent n'est que leur propre autorité individuelle; et par la loi de la nature -- qui est la plus haute de toutes les lois -- tout personne lésée par leurs actes, ou privée par eux de son bien ou de sa liberté, a le même droit de les en tenir pour individuellement responsables qu epour n'importe quelle autre personne outrepassant son droit. Elle a le même droit à leur résister, à eux et à leurs agents, qu'elle a à résister à n'importe quelle autre personne outrepassant son droit.



VII



Il est donc clair, selon les principes généraux du Droit et de la raison -- ces principes auxquels nous nous conformons tous devant les tribunaux et dans la vie quotidienne -- que la Constitution n'est pas un contrat; qu'elle ne lie et n'a jamais lié personne; et que tous ceux qui prétendent fonder leurs actes sur une autorité agissent en réalité sans aucune autorité légitime; que, selon les principes généraux du Droit et de la raison, ce sont des usurpateurs purs et simples, et que chacun a non seulement le droit, mais encore le devoir moral de les traiter comme tels.

Si les gens de ce pays veulent conserver la sorte de gouvernement que décrit la Constitution, il n'y a pas la moindre chose qui les empêche de signer ce document eux-mêmes, et de faire ainsi connaître leurs souhaits d'une manière ouverte et authentique; de façon à se conformer à ce que le bon sens et l'expérience de l'humanité ont jugé raisonnable et nécessaire dans de tels cas; et de manière à prendre eux-mêmes individuellement, comme il convient, la responsabilité des actes du gouvernement. Mais jamais on n'a demandé aux gens de signer ce document. Et la seule raison pour laquelle on ne leur a jamais demandé de le signer, c'est qu'on savait bien qu'ils ne l'auraient jamais fait; qu'ils n'étaient pas aussi fous ni aussi mauvais qu'il fallait l'être pour accepter de le signer; que (du moins tel qu'il a été interprété dans la pratique) ce n'est pas ce qu'un homme intelligent et honnête souhaite pour lui-même; ni non plus ce qu'il a le droit d'imposer à autrui. Du point de vue moral, la Constitution est tout aussi dépourvue de toute obligation que les pactes que concluent entre eux les bandits, voleurs et pirates, mais sans jamais les signer.

Si une portion considérable de la population estime que la Constitution est bonne, pourquoi ces gens ne la signent-ils pas, ne font-ils pas des lois pour eux-mêmes, qu'ils s'appliqueront les uns aux autres, laissant en paix les autres personnes (qui ne les troublent en rien)? Tant qu'ils ne l'ont pas expérimentée sur eux-mêmes, comment ont-ils l'audace d'imposer ou seulement de recommander la Constitution à autrui? Manifestement, la raison de cette conduite si absurde et incohérente est que, s'ils soutiennent la Constitution, ce n'est pas seulement en vue de tout usage honnête et légitime pour eux-mêmes et les autres, mais en vue du pouvoir malhonnête et illégitime qu'elle leur donne sur la personne et les biens d'autrui. Sans cette dernière raison, tous leurs éloges de la Constitution, toutes leurs exhortations, tout l'argent et le sang qu'ils dépensent pour la soutenir n'existeraient pas.







VIII



Ainsi donc, la Constitution elle-même n'ayant aucune autorité, sur quelle autorité notre gouvernement repose-t-il dans la pratique? Sur quoi les gens qui prétendent l'administrer se fondent-ils pour revendiquer le droit de saisir les biens des individus, de limiter leur liberté naturelle d'agir, de travailler et commercer, et pour revendiquer le droit de tuer tous ceux qui jugent illégitime leur pouvoir de disposer des biens, de la liberté et de la vie des hommes selon leurs bon plaisir?

Le plus qu'ils puissent dire, en réponse à cette question, est qu'environ la moitié, les deux tiers ou les trois quarts des mâles adultes de ce pays ont conclu entre eux un accord tacite prévoyant qu'ils vont conserver un gouvernement conforme à la Constitution; qu'ils vont, par vote, choisir les personnes qui l'appliqueront; et que les personnes qui auront obtenu la majorité, ou un grand nombre de leurs suffrages, agiront comme leurs représentants, et appliqueront la Constitution en leur nom, et par leur autorité.

Mais cet accord tacite (à supposer qu'il existe) ne justifie aucunement la conclusion qu'on en tire. Un accord tacite entre A, B et C, selon lequel ils vont, par leur vote, choisir D comme leur agent afin de me priver de mon bien, de ma liberté ou de ma vie, ne saurait donner autorité à D pour en user ainsi. Il n'est pas moins voleur, tyran et assassin lorsqu'il prétend agir comme leur agent qu'il ne le serait s'il avouait agir sous sa seule responsabilité.

Je ne suis pas davantage obligé de le reconnaître comme leur agent, et il n'a aucun droit légitime à se prétendre leur agent, alors qu'il n'apporte aucun document écrit l'accréditant en cette qualité. Je ne suis aucunement obligé de le croire sur parole, lorsqu'il me dit quels sont ses mandants, ou qu'il a quelque mandant que ce soit. Puisqu'il n'apporte aucun document l'accréditant, j'ai le droit de dire qu'il n'a même pas l'autorité qu'il prétend avoir; et qu'il s'apprête donc à me voler, asservir et assassiner pour son propre compte.

Cet accord tacite entre les électeurs de ce pays ne fournit donc aucune autorité à leurs agents. De même, les scrutins par lesquels ils choisissent leurs agents ne valent pas plus que leur accord tacite; car leurs votes sont exprimés en secret, et donc d'une manière qui leur évite de porter aucunement la responsabilité personnelle des actes de leurs agents.

D'aucun corps constitué on ne saurait dire qu'il donne autorité à un homme d'agir comme son agent, au détriment d'une tierce personne, s'il ne l'a pas fait d'une manière ouverte et authentique, de façon à prendre lui-même la responsabilité des actes de cet agent. Aucun des électeurs de ce pays n'élit ses agents politiques d'une manière ouverte et authentique, ou d'aucune autre manière qui lui ferait porter la responsabilité de leurs actes. Par conséquent ces prétendus agents ne sauraient légitimement prétendre être de véritables agents. Il faut que quelqu'un soit responsable des actes de ces prétendus agents; s'ils sont hors d'état de montrer aucune preuve ouverte et authentique qu'ils ont été accrédités par leurs mandants, on ne saurait dire, en droit et en raison, qu'ils ont quelque mandant que ce soit. La maxime s'applique ici, qui veut que ce qui ne se voit pas n'existe pas. S'ils ne montrent pas de mandant, ils n'ont pas de mandant.

Mais ces prétendus agents ne savent pas eux-mêmes qui sont leurs prétendus mandants. Ceux-ci agissent en secret; car agir par scrutin secret, c'est agir en secret tout autant que s'ils se réunissaient en secret conclave dans l'obscurité de la nuit. Ils sont personellement aussi inconnus des agents qu'ils choisissent qu'ils le sont du reste de la population. Par conséquent aucun prétendu agent n'est même en mesure de savoir par quelles voix il a été choisi, et donc qui sont ses véritables mandants. Puisqu'il ne sait pas qui sont ses mandants, il n'a pas le droit de dire qu'il a des mandants. Tout au plus peut-il dire qu'il est l'agent d'une association secrète de voleurs et d'assassins, qui, par le genre de pacte qui a cours dans les sociétés de malfaiteurs, sont obligés de le soutenir si ses actes, accomplis en leur nom, rencontrent une résistance.

Les hommes qui ont entrepris honnêtement d'établir la justice dans le monde n'ont point de raison d'agir de cette façon secrète; ou de nommer des agents pour accomplir les actes dont eux-mêmes (les mandants) ne veulent pas porter la responsabilité.

Le scrutin secret produit un gouvernement secret; un gouvernement secret est une association secrète de voleurs et d'assassins. Mieux vaut encore un despotisme avoué. Le despote se présente tout seul à la face de tous et déclare: “L'Etat c'est moi. Ma volonté est la loi. Je suis votre maître. Je prends la responsabilité de mes actes. Le seul arbitre que je reconnaisse est l'épée. Si quiconque conteste mon droit, qu'il tire l'épée.”

Mais un gouvernement secret n'est guère autre chose qu'un gouvernement d'assassins. Sous lui, l'homme ignore à quels tyrans il est soumis, jusqu'au moment où ils l'ont frappé, et peut-être même au-delà. Peut-être soupçonnera-t-il, dès avant, quelques-uns de ses voisins immédiats. Mais il ne sait rien de sûr. L'homme auprès de qui il chercherait le plus naturellement refuge et protection se révélera peut-être un ennemi, lorsque viendra le temps de l'épreuve.

Voilà la sorte de gouvernement que nous avons; et c'est sans doute le seul que nous aurons jamais, jusqu'au jour où les hommes seront prêts à dire: “Nous n'accepterons aucune Constitution, excepté une Constitution telle que nous puissions la signer sans honte et sans crainte; et nous n'autoriserons aucun gouvernement à faire en notre nom quoi que ce soit dont nous ne souhaitions pas porter personnellement la responsabilité.”



IX



Pourquoi le scrutin est-il secret? Pour une raison et une seule: comme tous les gens associés dans le crime, ceux qui utilisent le scrutin ne sont pas des amis, mais des ennemis; et ils ont peur d'être connus, et que les actes qu'ils accomplissent individuellement soient connus, même de leurs associés. Ils parviennent à établir entre eux assez de complicité pour agir de concert au détriment d'autres personnes; mais au-delà de cela il n'y a entre eux aucune confiance, aucune amitié. En fait, ils sont tout aussi empressés à se dépouiller les uns les autres par leurs machinations qu'à dépouiller ceux qui n'appartiennent pas à leur bande. Et il est parfaitement entendu que dans certaines circonstances le parti le plus fort parmi eux fera tuer les membres des autres partis par dizaines de milliers -- ce qu'ils firent il y a peu* -- pour accomplir les plans ourdis contre eux. C'est pourquoi ils ont peur d'être connus, ou que leurs actions individuelles soient connues, même entre eux. Et c'est, de leur propre aveu, la seule raison qui justifie le scrutin secret; qui justifie un gouvernement secret; qui justifie le gouvernement d'une association secrète de voleurs et d'assassins. Et nous sommes assez fous pour appeler cela liberté! Faire partie de cette association secrète de voleurs et d'assassins est considéré comme un privilège et un honneur! S'il est privé de ce privilège l'homme passe pour un esclave; s'il en jouit, c'est un homme libre! Un homme libre, parce que le pouvoir qu'a autrui de le voler, asservir et assassiner secrètement (par scrutin secret), ce pouvoir il l'a lui aussi sur autrui! Voilà ce qu'on nomme l'égalité des droits!

Si un nombre d'hommes, grand ou petit, revendique le droit de gouverner le peuple de ce pays, qu'ils concluent et signent ouvertement entre eux une convention à cet effet. Qu'ils se fassent individuellement connaître par ceux qu'ils veulent gouverner. Et qu'ils prennent ainsi ouvertement la responsabilité légitime de leurs actes. Combien le feront, parmi ceux qui aujourd'hui soutiennent la Constitution? Combien auront l'audace de proclamer ouvertement leur droit de gouverner? ou de prendre la responsabilité légitime de leurs actes? Aucun!



X



Il est clair que, selon les principes généraux du Droit et de la raison, il n'existe rien qui ressemble à un gouvernement créé par ou reposant sur un quelconque consentement, ou une convention ou un accord passé par “le peuple des Etats-Unis” avec lui-même; que le seul gouvernement visible, tangible et responsable qui existe est celui d'un petit nombre d'individus, qui agissent de concert, et se font appeler de noms divers tels que sénateurs, représentants, présidents, juges, huissiers, trésoriers, percepteurs, généraux, colonels, capitaines, etc., etc.

Selon les principes généraux du Droit et de la raison, il n'importe aucunement que ces quelques individus prétendent être les agents et représentants du « peuple des Etats-Unis », puisqu'ils sont incapables de montrer les documents par lesquels ce peuple les accréditerait comme tels; jamais ils n'ont été nommés en qualité d'agents ou représentants en aucune façon ouverte, authentique; eux-mêmes ne savent pas et n'ont aucun moyen de savoir et de prouver qui sont individuellement leurs mandants (comme ils les appellent); et par conséquent on ne saurait dire, en droit et en raison, qu'ils en aient aucun.

En outre il est clair que, si ces prétendus mandants ont jamais nommé ces prétendus agents, ou représentants, ils les ont nommés en secret (par scrutin secret), et de manière à éviter toute responsabilité personnelle pour leurs actes; que, de plus, ces prétendus mandants mettent en avant ces prétendus agents pour les projets les plus criminels, à savoir: dépouiller les hommes de leurs biens, et limiter leur liberté; et que la seule autorité qui permette à ces prétendus mandants d'en user ainsi, c'est simplement l'accord tacite conclu entre eux, selon lequel ils vont emprisonner, fusiller ou pendre tout homme qui résiste aux exactions et contraintes que lui imposeront leurs agents ou représentants.

Il est donc évident que le seul gouvernement visible et tangible que nous ayons est fait de ces soi-disant agents ou représentants d'une association secrète de voleurs et d'assassins qui, pour couvrir ou dissimuler leurs vols et leurs assassinats, se sont attribués le titre de « peuple des Etats-Unis »; et qui, sous prétexte qu'ils sont « le peuple des Etats-Unis », revendiquent le droit de soumettre à leur domination, de diriger et de manipuler à leur gré tous les biens et personnes qui se trouvent sur le territoire des Etats-Unis.



XI



Selon les principes généraux du Droit et de la raison, le serment par lequel ces prétendus agents du peuple s'engagent à « soutenir la Constitution » n'a aucune validité ni aucun pouvoir de lier. Pourquoi? Pour cette raison au moins, qu'ils ne prêtent serment à personne. Il n'y a aucune reconnaissance, aucun consentement ou accord mutuels entre ceux qui prêtent ces serments et toute autre personne.

Si je vais sur la place publique de Boston, et qu'en présence de cent mille personnes, hommes, femmes et enfants, avec lesquels je n'ai aucun contrat sur le sujet, je m'engage par serment à leur faire appliquer les lois de Moïse, de Lycurgue, de Solon, de Justinien ou d'Alfred, ce serment, selon les principes généraux du Droit et de la raison, n'a aucun pouvoir d'obligation. Il n'en a aucun, non seulement parce qu'il est intrinsèquement criminel, mais aussi parce qu'il n'est prêté à personne, et que par conséquent ma promesse n'est engagée à personne. C'est un serment fait au vent.

La situation n'en serait nullement modifiée si l'on disait que parmi ces centaines de milliers de personnes en présence desquelles j'ai prêté serment, il existe deux, trois ou cinq mille adultes mâles qui secrètement -- par bulletin secret, et de façon à éviter d'être individuellement connus de moi, ou des centaines de milliers d'autres -- m'ont désigné comme leur agent pour gouverner, contrôler, piller et s'il le faut assassiner ces centaines de milliers de gens. Le fait qu'ils m'ont désigné secrètement, et de façon à ce que je ne puisse les connaître individuellement, empêche toute communauté entre eux et moi; et par conséquent rend impossible tout contrat, ou toute promesse de fidélité de ma part à leur égard; car il est impossible que je promette fidélité, en quelque sens juridique que ce soit, à un homme que je ne connais ni ne puis aucunement connaître individuellement.

Par conséquent, pour ce qui me concerne, ces deux, trois ou cinq milliers de personnes sont une association secrète de voleurs et d'assassins, qui secrètement, de manière à s'épargner toute responsabilité pour mes actes, m'ont désigné comme leur agent, et, par quelque autre agent, ou prétendu agent, m'ont fait connaître leurs volontés. Puisqu'ils restent individuellement inconnus de moi, et qu'ils n'ont aucun contrat ouvert et authentique avec moi, selon les principes généraux du Droit et de la raison mon serment n'engage aucunement ma fidélité envers eux. S'il n'engage pas ma fidélité envers eux, il ne l'engage envers personne. Mon serment n'est que du vent. Au mieux c'est un engagement de fidélité envers une association inconnue de voleurs et d'assassins, et par ce serment je reconnais publiquement que je suis l'instrument de leurs vols et assassinats. Ce serment n'a pas plus de pouvoir de lier qu'aucun serment de ce genre prêté à toute autre bande inconnue de pirates, voleurs et assassins.

Pour tous ces motifs, selon les principes généraux du Droit et de la raison, les serments par lesquels les membres du Congrès s'engagent à « soutenir la Constitution » sont sans aucune valeur. Non seulement ils sont intrinsèquement criminels, et pour cette raison nuls et non avenus, mais ils sont nuls pour la raison supplémentaire qu'ils ne sont prêtés à personnes.

On ne saurait dire, en aucun sens légitime ou légal, que ces serments sont prêtés au « peuple des Etats-Unis », puisque ni l'ensemble ni quelque importante portion de l'ensemble du peuple des Etats-Unis n'a jamais, ouvertement ou secrètemeent, nommé ou désigné ces gens pour mettre en application la Constitution. Le gros du peuple -- je veux dire, hommes, femmes et enfants -- n'a jamais été engagé ni même autorisé à indiquer de manière formelle, ni ouvertement ni secrètement, son choix ou son désir sur ce sujet. Le plus que puissent dire les membres du Congrès quant à leur nomination est ceci, que chacun d'eux peut dire de lui-même:

« J'ai des preuves, à mes yeux satisfaisantes, qu'il existe, dispersée dans le pays, une bande d'hommes qui ont entre eux un accord tacite, et qui se font appeler « le peuple des Etats-Unis »; ces gens ont pour objectif général de se gouverner et de se piller les uns les autres, ainsi que tous les autres habitants de ce pays -- et, autant qu'ils le pourront, ceux des pays voisins; et de tuer tout homme qui tentera de défendre sa personne et ses biens contre leurs machinations visant à voler et dominer. Ce que sont individuellement ces hommes, je n'ai pas le moyen de le savoir avec certitude, car ils ne signent aucun papier, et ne donnent aucune preuve ouverte et authentique de leur appartenance individuelle. Ils ne se connaissent même pas individuellement entre eux. Apparemment, ils craignent tout autant de se connaître individuellement entre eux que d'être connus des autres gens. C'est pourquoi ordinairement leur seule manière d'exercer ou de faire connaître leur appartenance individuelle consiste à voter secrètement pour certains agents chargés d'accomplir leur volonté. Mais bien que ces hommes soient individuellement inconnus tant d'eux-mêmes que des autres gens, il est généralement admis dans le pays que seuls les mâles âgés de vingt et un ans et plus ont le droit d'appartenir à ce groupe. De même il est généralement admis que tous les mâles nés dans ce pays, ayant une certaine couleur de peau, et (en certains lieux) une quantité de biens déterminée, et (en certains cas) même ceux qui sont nés à l'étranger, sont autorisés à faire partie de ce groupe. Cependant, il apparaît qu'ordinairement seuls une moitié, ou deux tiers, ou en certains cas trois quarts de tous ceux qui sont ainsi autorisés à faire partie de la bande utilisent jamais leur qualité de membre, et par conséquent font la preuve de cette qualité, de la seule manière qu'ils puissent ordinairement l'utiliser et la prouver, à savoir en votant en secret pour les officiers ou agents de la bande. Le nombre de ces votes secrets, pour autant que nous le connaissions, varie grandement d'une année à l'autre, et tend donc à prouver que la bande n'est pas une organisation permanente, mais plutôt un arrangement provisoire concernant ceux qui choisissent provisoirement d'en faire partie. Le nombre total de ces votes secrets, ou ce qu'on prétend être leur nombre total, dans les diverses localités, est parfois rendu public. Nous n'avons aucun moyen de vérifier si ces données sont exactes ou non. On suppose généralement que de nombreuses fraudes sont commises lors des scrutins. Il est entendu que les votes sont reçus et comptés par certaines personnes qui sont nommées à cet effet par le même processus secret qui est en usage pour choisir tous les autres officiers et agents de la bande. Selon les rapports faits par ceux qui ont reçu les votes (gens dont je ne peux toutefois garantir la précision et l'honnêteté), et selon ce que je sais du nombre total des mâles « dans mon district » qui (suppose-t-on) furent autorisés à voter, il semble que la moitié, les deux tiers ou les trois quarts ont effectivement voté. Ce que sont individuellement ces gens qui ont voté, je n'en ai pas connaissance, car tout s'est passé en secret. Mais, parmi les suffrages secrets ainsi exprimés pour ce qu'ils appellent un « membre du Congrès », ceux qui les ont reçus disent que j'ai eu la majorité, ou du moins un plus grand nombre de voix que toute autre personne. Et c'est uniquement en vertu d'une telle désignation que je me trouve maintenant ici, pour agir de concert avec d'autres personnes choisies de la même façon dans d'autres parties du pays. Il est entendu entre ceux qui m'ont envoyé ici que toute les personnes ainsi choisies, lorsqu'elles se réuniront dans la ville de Washington, s'engageront par serment en présence de toutes les autres à « soutenir la Constitution des Etats-Unis ». Par là on veut parler d'un certain document qui fut rédigé il y a quatre-vingts ans. Ce document n'a jamais été signé par personne, et apparemment il n'a pas et n'a jamais eu le moindre pouvoir de lier à la façon d'un contrat. En fait, peu de gens l'ont jamais lu et sans aucun doute la plus grande partie, et de loin, des gens qui ont voté pour moi et pour les autres ne l'ont jamais vu, ou ne prétendent pas savoir ce qu'il signifie. Néanmoins, il arrive souvent dans ce pays qu'on le nomme « la Constitution des Etats-Unis »; et pour une raison quelconque, les gens qui m'ont envoyé ici semblent s'attendre à ce que moi-même, et les autres gens avec lesquels j'agis, nous nous engagions par serment à mettre en application cette Constitution. Je suis donc disposé à prêter ce serment, et à coopérer avec toutes les autres personnes choisies de la même manière qui sont disposées à prêter le même serment. »

Voilà tout ce que peut dire un membre du Congrès pour prouver qu'il a bien des électeurs; qu'il représente bien quelqu'un; que son serment de « soutenir la Constitution » est bien prêté à quelqu'un, ou engage sa fidélité envers quelqu'un. Il n'a aucune preuve ouverte, écrite, ou autrement authentique, telle qu'on en exige dans tous les autres cas, qu'il a jamais été nommé agent ou représentant de qui que ce soit. Il n'a procuration écrite d'aucun individu en particulier. Il n'a pas le genre de garantie juridique, exigée dans tous les autres cas, qui lui permettrait d'identifier un seul de ceux qui prétendent l'avoir nommé pour les représenter.

Bien entendu, le serment, prétendument prêté à ces gens-là, par lequel il s'engage à « soutenir la Constitution », n'est, selon les principes généraux du Droit et de la raison, qu'un serment prêté à personne. Il ne promet fidélité à personne. S'il ne respecte pas son serment, personne ne peut s'avancer et lui dire: « Vous m'avez trahi, vous avez manqué à la promesse que vous m'aviez faite. »

Personne ne peut s'avancer et lui dire: « Je vous ai nommé comme mon représentant chargé d'agir en mon nom. J'ai exigé que, en tant que mon représentant, vous prêtiez serment de soutenir la Constitution. Vous m'avez promis de le faire; aujourd'hui vous avez manqué au serment que vous m'aviez fait. » Aucun individu en particulier ne peut lui parler ainsi.

Aucune association, aucun groupe d'hommes ouvert, reconnu ou responsable ne peut s'avancer et lui dire: « Nous vous avons nommé comme notre représentant, chargé d'agir en notre nom. Nous avons exigé que, en tant que notre représentant, vous juriez de soutenir la Constitution. Vous nous avez promis de le faire; aujourd'hui vous avez manqué au serment que vous nous aviez fait. »

Aucune association, aucun groupe d'hommes ouvert, reconnu ou responsable ne peut lui parler ainsi, parce qu'une telle association, un tel groupe d'hommes, n'existe pas. Si qui que ce soit affirme qu'il existe une telle association, qu'il donne, s'il le peut, des preuves de ceux qui la composent. Qu'il produise, s'il le peut, un contrat ouvert, écrit ou autrement authentifié, signé ou accepté par ces gens, établissant entre eux une association, les faisant connaître pour tels aux yeux du monde, le nommant comme leur agent, et prenant individuellement, ou en tant qu'associaiton, la responsabilité des actes qu'il accomplira sous leur autorité. Jusqu'au jour où tout cela sera prouvé, personne ne peut dire, en aucune façon légitime, qu'une telle association existe; ou qu'il est son agent; ou qu'il lui a jamais prêté serment; ou qu'il lui a jamais engagé sa foi.

Selon les principes généraux du Droit et de la raison, il suffirait à ce prétendu agent de répondre à tous les individus et à toutes les prétendues associations d'individus qui pourraient l'accuser de forfaiture envers eux:

« Je ne vous connais pas. Où sont les preuves que, individuellement et collectivement, vous m'ayez jamais nommé votre représentant? ou enjoint de vous jurer en tant que votre représentant, que je soutiendrais la Constitution? ou que j'aie aujourd'hui manqué à la foi que je vous aurais jamais engagée? Il se peut que vous soyez, ou non, membres de l'association secrète de voleurs et d'assassins qui agissent en secret; nomment leurs agents par scrutin secret; veillent à ne pas se faire connaître individuellement même des agents qu'ils nomment de cette manière; et qui, par conséquent, ne peuvent prétendre qu'ils ont quelque agent que ce soit; ou qu'un de leurs prétendus agents leur a jamais prêté serment, ou leur a jamais engagé sa foi. Je vous récuse absolument. Mon serment a été prêté à d'autres, avec lesquels vous n'avez rien à voir; ou mieux mon serment n'était que du vent, prêté au vent qui passe. Hors d'ici! »



XII



Pour les mêmes raisons, les serments prêtés par tous les autres prétendus agents de cette bande secrète de voleurs et d'assassins sont, selon les principes généraux du Droit et de la raison, également dénués de tout pouvoir de lier. Ils n'ont été prêtés à personne; il n'ont été prêtés qu'au vent qui passe.

Selon les principes généraux du Droit et de la raison, les serments prêtés par les percepteurs et trésoriers de la bande sont dépourvus de toute validité. Ainsi si un percepteur mettait dans sa poche l'argent reçu, et refusait de s'en défaire, les membres de cette bande ne pourraient lui dire: « C'est comme notre agent que vous perceviez ces sommes, et pour notre usage; et vous avez juré de nous les remettre, à nous ou à ceux à qui nous pourrions donner mission de les recevoir. Vous nous avez trahi, vous avez manqué à votre foi envers nous. »

Il suffirait à cet homme de leur répondre:

« Je ne vous connais pas. Vous ne vous êtes jamais fait connaître individuellement de moi. Jamais je ne vous ai prêté serment comme à des individus. Il se peut que vous soyez, ou non, membres de cette bande secrète qui nomme des agents chargés de voler et assassiner d'autres gens; mais qui veillent à ne se faire individuellement connaître soit de tels agents, soit de ceux que ces agents sont chargés de dépouiller. Si vous êtes membres de cette bande, vous ne m'avez donné aucune preuve que vous m'ayez jamais chargé de voler d'autres gens à votre profit. Je ne vous ocnnais pas, en tant qu'individus, et bien entendu je ne vous ai jamais promis de remettre entre vos mains le produit de mes vols. J'ai commis ces vols en mon propre nom et à mon propre avantage. Si vous m'avez cru assez stupide pour vous permettre de rester cachés, et de m'utiliser comme un instrument pour voler d'autres gens; ou si vous avez cru que je prendrais tous les risques personnels que comportent ces vols pour ensuite vous en remettre le produit, vous êtes vraiment très naïfs. Puisque j'ai pris tous les risques, j'ai l'intention de prendre tous les profits de ces vols. Hors d'ici! Non contents d'être scélérats vous êtes stupides. Si j'ai prêté serment à qui que ce soit, c'était à d'autres que vous. Mais en réalité je n'ai prêté serment à personne. J'ai prêté serment au vent. A l'époque cela servait mes desseins. Cela me permettait de prendre l'argent que je convoitais, et maintenant j'ai l'intention de le garder. Si vous pensiez que j'allais vous le remettre, vous vous fiiez uniquement à ce genre d'honner qui a cours, dit-on, entre voleurs. Vous comprenez maintenant que c'est là une bien faible garantie. J'imagine que vous ne commettrez plus jamais l'erreur de vous y fier. Si dans cette affaire j'ai un devoir quelconque, c'est de rendre l'argent à ceux à qui je l'ai pris; non de le remettre aux scélérats que vous êtes. »



XIII



Selon les principes généraux du Droit et de la raison, les serments prêtés par les étrangers lorsqu'ils arrivent ici et sont « naturalisés » (comme on dit) n'ont aucune valeur. Nécessairement, ils ne sont prêtés à personne: parce qu'il n'y a aucune association ouverte, authentique, dont ils pourraient se faire membres; ou à laquelle, en tant qu'individus, ils pourraient engager leur foi. Comme il n'a jamais été formé par un contrat ouvert, écrit, authentique ou volontaire une association ou organisation, qui s'appellerait « le peuple des Etats-Unis », une telle association, ou organisation, n'existe pas, selon les principes généraux du Droit et de la raison. Tous les serments prétendument prêtés à une telle association sont par conséquent des serments faits au vent qui passe. On ne saurait prétendre qu'ils ont été prêtés à aucun homme, ou groupe d'hommes, en tant qu'individus, car aucun homme, ou groupe d'hommes ne s'est fait connaître en avançant la preuve que ce serment a été prêté à eux-mêmes en tant qu'individus, ou à une association dont ils seraient membres. Prétendre qu'il existe un accord tacite parmi une portion des adultes mâles de ce pays, selon lequel ils se nomment « le peuple des Etats-Unis », et agiront de concert pour soumettre le reste du peuple des Etats-Unis à leur domination; mais selon lequel, en agissant toujours en secret, ils resteront personnellement cachés, c'est une preuve tout à fait insuffisante, selon les principes généraux du Droit et de la raison, de l'existence d'une association ou organisation telle que « le peuple des Etats-Unis »; et, par conséquent, cela ne suffirait aucunement à prouver que les serments des étrangers furent prêtés à une telle association.



XIV



Selon les principes généraux du Droit et de la raison, tous les serments qui, depuis la guerre*, ont été prêtés par les gens du Sud, et par lesquels ils s'engageaient à obéir aux lois du Congrès, à défendre l'Union, etc., n'ont aucune valeur. De tels serments sont nuls, non seulement parce qu'ils ont été extorqués par la force des armes et les menaces de confiscations, et parce qu'ils sont en contradiction avec le droit naturel qu'ont les hommes de choisir s'ils vont ou non soutenir le gouvernement, mais aussi parce qu'ils n'ont été prêtés à personne. Officiellement, on les a prêtés « aux Etats-Unis ». Mais, puisque officiellement on les a prêtés « aux Etats-Unis », il s'ensuit qu'ils n'ont été prêtés à personne, parce que, selon les principes généraux du Droit et de la raison, il n'existe pas d'« Etats-Unis » auxquels les serments auraient pu être prêtés. Autrement dit, il n'existe aucune association, personne morale ou groupe d'hommes ouvert, authentique, avoué, légitime, qui soit connu sous le nom de « les Etats-Unis », ou « le peuple des Etats-Unis », auquel les serments auraient pu être prêtés. Si quelqu'un affirme qu'il existait une telle association ou personne morale, qu'il indique quels individus la composaient, et quand et comment elle s'est constituée comme telle. MM. A, B et C en étaient-ils membres? Si oui, où sont leurs signatures? Où sont les témoignages de leur appartenance? Où sont les archives? Où sont les preuves ouvertes, authentiques? Il n'en existe aucune. Par conséquent, selon le Droit et la raison, une telle association n'existait pas.

Selon les principes généraux du Droit et de la raison, toute personne morale, toute association ou tout groupe d'hommes organisé ayant une existence légitime en tant que tel, et des droits légitimes en tant que tel, doit nécessairement être constitué d'individus déterminés, connus, en mesure de démontrer, par des preuves légitimes et raisonnables, leur appartenance au groupe. Or, rien de tel ne peut être prouvé pour ce qui regarde la personne morale, ou le groupe d'hommes qui se fait appeler « les Etats-Unis ». A travers tous les Etats-Unis du Nord, aucun homme parmi ces gens-là n'est en mesure de prouver, par aucun témoignage juridiquement valable, tel qu'on en exige pour prouver l'appartenance à d'autres associations ou personnes morales ayant une existence légale, que lui-même, ou tout autre homme qu'il puisse nommer, est membre d'une association ou personne morale appelée « les Etats-Unis », ou « le peuple des Etats-Unis »; et, par conséquent, qu'une telle société existe. Puisqu'il est impossible de prouver qu'une telle société existe, il est impossible de prouver que les serments des gens du Sud ont été prêtés à une telle société. Le plus qu'on puisse prétendre est que ces serments ont été prêtés à une association secrète de voleurs et d'assassins, qui se font appeler « les Etats-Unis » et extorquent de tels serments. Mais cela n'est certes pas suffisant pour prouver que les serments ont le moindre pouvoir d'obliger.



XV



Selon les principes généraux du Droit et de la raison, le serment par lequel le soldat s'engage à servir un certain nombre d'années, à obéir aux ordres de ses officiers supérieurs, à faire allégeance au gouvernement, etc., n'a pas le pouvoir de lier. Non seulement il est criminel de jurer que, pendant un certain nombre d'années, cet homme va tuer tous ceux qu'on lui commandera de tuer, sans exercer son propre jugement ni sa propre conscience quant à l'équité ou la nécessité d'un tel assassinat, mais il y a une autre raison pour laquelle le serment du soldat ne le lie pas, à savoir que, comme tous les autres serments que nous venons de mentionner, c'est un serment fait à personne. Puisqu'il n'existe, en aucun sens légal, aucune association, ou nation, qui s'appellerait « les Etats-Unis », ni, par conséquent, en aucun sens légal, aucun gouvernement qui s'appellerait « le gouvernement des Etats-Unis », le serment que le soldat prête à une telle nation ou un tel gouvernement, ou le contrat qu'il conclut avec lui, est nécessairement un serment ou un contrat n'engageant envers personne. Par conséquent, un tel serment ou contrat n'oblige pas.



XVI



Selon les principes généraux du Droit et de la raison, les traités, comme on les appelle, que prétendent conclure avec d'autres nations des gens qui s'intitulent ambassadeurs, secrétaires, présidents et sénateurs des Etats-Unis, au nom et au profit du « peuple des Etats-Unis », sont sans valeur. Ces soi-disant ambassadeurs, secrétaires, présidents et sénateurs, qui se prétendent les agents du « peuple des Etats-Unis », chargés de conclure ces traités, ne peuvent montrer aucune preuve ouverte, écrite, ou autrement authentifiée que le « peuple des Etats-Unis » tout entier, ou tout autre groupe d'hommes ouvert, reconnu, responsable, qui aurait pris ce nom, a jamais autorisé ces prétendus ambassadeurs et autres à conclure des traités au nom de quelque membre que ce soit du « peuple des Etats-Unis » ou susceptibles de l'obliger; ou que quelque groupe d'hommes ouvert, reconnu ou responsable ayant pris ce nom a jamais autorisé ces prétendus ambassadeurs, secrétaires et autres, en son nom et à son profit, à reconnaître certaines autres personnes qui se font appeler empereurs, rois, reines, etc., comme des légitimes gouvernants, souverains, maîtres ou représentants des divers peuples qu'ils prétendent gouverner, représenter et obliger.

Les « nations », comme on dit, avec lesquelles nos prétendus ambassadeurs, secrétaires, présidents et sénateurs affirment conclure des traités sont des mythes tout autant que la nôtre. Selon les principes généraux du Droit et de la raison, de telles « nations » n'existent pas. Autrement dit, ni le peuple anglais tout entier, par exemple, ni aucun groupe d'hommes ouvert, reconnu, responsable qui prendrait un tel nom, ne s'est jamais, par un contrat ouvert, écrit, ou autrement authentifié qui les lierait les uns aux autres, constitué en une association ou organisation véritable et légitime, ou n'a jamais autorisé aucun roi, reine ou autre représentant à conclure des traités en son nom, ou à le lier par ces traités soit individuellement, soit en tant que groupe.

Donc, nos prétendus traités, puisqu'ils ne sont pas conclus avec des nations (ou représentants de nations) légitimes et authentiques, traités qui, de notre côté, sont conclus par des personnes qui n'ont aucune autorité légitime pour agir en notre nom, ces traités, dis-je, n'ont intrinsèquement pas plus de validité qu'un traité conclu par l'Homme de la Lune avec le roi des Pléiades.



XVII



Selon les principes généraux du Droit et de la raison, les dettes contractées au nom des « Etats-Unis » ou du « peuple des Etats-Unis » n'ont aucune validité. Il est totalement absurde de prétendre que des dettes d'un montant de deux milliards cinq cent millions de dollars pèsent sur trente-cinq ou quarante millions d'hommes alors qu'il n'y a pas l'ombre d'une preuve légitime -- telle qu'on en exigerait pour authentifier une dette privée -- qu'on puisse avancer contre aucun d'entre eux pour montrer que cet homme, ou son représentant dûment autorisé, a jamais souscrit un contrat qui l'obligerait à payer le moindre centime.

Il est certain que ni le peuple des Etats-Unis dans son ensemble ni une partie de ce peuple n'a jamais souscrit séparément ou individuellement un contrat l'obligeant à payer un centime de ces dettes.

Il est également certain que ni le peuple des Etats-Unis dans son ensemble ni aucune partie de ce peuple ne s'est jamais constitué par aucun contrat ouvert, écrit ou autrement authentifié et volontaire en firme, personne morale ou association qui serait nommée « les Etats-Unis » ou « le peuple des Etats-Unis », et qui aurait autorisé ses agents à contracter des dettes en son nom.

Il est certain encore qu'il n'existe aucune firme, personne morale ou association nommée « les Etats-Unis » ou « le peuple des Etats-Unis », constituée par un contrat ouvert, écrit ou autrement authentifié et volontaire, qui posséderait en société des biens permettant de s'acquitter de ces dettes.

Comment donc, selon les principes généraux du Droit et de la raison, se peut-il que des dettes qui n'obligent personne individuellement obligent quarante millions d'hommes collectivement, alors que, selon les principes généraux et légitimes du Droit et de la raison, ces quarante millions d'hommes n'ont pas, n'ont jamais possédé quoi que ce soit en société? n'ont jamais conclu aucun contrat individuellement ou en société? n'ont, et n'ont jamais eu aucune existence en tant que société?

Qui donc a contracté ces dettes au nom des « Etats-Unis »? Qui, sinon une poignée de gens, qui s'intitulent « membres du Congrès », etc., qui prétendent représenter « le peuple des Etats-Unis », mais qui en réalité ne représentent qu'une association secrète de voleurs et d'assassins, qui voulaient de l'argent pour perpétrer les vols et les meurtres qu'ils ont entrepris; et qui ont l'intention, à l'avenir, d'extorquer au peuple des Etats-Unis, par vol et menace d'assassinat (et assassinat véritable, s'il le faut) les moyens de payer ces dettes.

Cette association secrète de voleurs et d'assassins, qui sont, pour les dettes ainsi contractées, les véritables mandants, est une société secrète, parce que ses membres n'ont jamais conclu aucun contrat ouvert, écrit, reconnu ou authentique, par lequel ils se feraient connaître du monde en tant qu'individus, ou même ils se connaîtraient les uns les autres. Leurs représentants réels ou prétendus, qui ont contracté ces dettes en leur nom, ont été choisis à cet effet (pour autant qu'il y ait eu choix) de manière secrète (par scrutin secret), et de façon à ce qu'on ne puisse présenter de preuves contre aucun des mandants individuellement; ces mandants n'étaient individuellement connus ni de leurs prétendus représentants, qui ont contracté ces dettes en leur nom, ni des prêteurs. L'argent a donc été et emprunté et prêté en secret; autrement dit, par des hommes qui ne voyaient pas le visage de l'autre partie, ni ne connaissaient son nom; qui étaient alors et sont encore aujourd'hui incapables de s'identifier les uns les autres en tant que mandants de ces transactions; et qui par conséquent ne peuvent prouver qu'ils sont engagés les uns envers les autres par un contrat.

En outre, l'argent a été prêté et emprunté dans des intentions criminelles; je veux dire pour voler et assassiner; pour cette raison, les contrats étaient intrinsèquement nuls; ils l'auraient été quand bien même les véritables contractants, emprunteurs et prêteurs, se seraient vus face à face, auraient conclu leur contrat ouvertement, en leur nom propre.

En outre, comme cette association secrète de voleurs et d'assassins, qui sont les véritables emprunteurs de cet argent, n'a pas d'existence légitime en tant que société, elle ne possède aucun bien social lui permettant de le rembourser. Certes, ces gens prétendent posséder de grands espaces de terres sauvages entre l'Atlantique et le Pacifique, entre le golfe du Mexique et le pôle Nord. Mais, selon les principes généraux du Droit et de la raison, ils pourraient tout aussi bien prétendre posséder les océans mêmes; ou encore l'atmosphère et la lumière du soleil; et prétendre les détenir, et en disposer, en vue de solder ces dettes.

En réalité, puisqu'ils n'ont aucun bien social leur permettant de rembourser ce qu'ils prétendent être une dette sociale, cette association secrète de voleurs et d'assassins est en faillite. Ils ne possèdent rien qui leur permette de payer. En fait, ils n'ont pas l'intention de payer leurs dettes autrement que par le produit de leurs vols et meurtres futurs. Voilà, de leur propre aveu, leurs seules garanties; et les prêteurs le savaient bien au moment où les dettes furent contractées. Par conséquent, le fait que les dettes seraient remboursées grâce au produit de ces vols et meurtres futurs faisait virtuellement partie du contrat. Pour cette raison, et quand même il n'y en aurait nulle autre, les contrats étaient nuls dès le début.

En fait, ces deux catégories apparemment différentes, les prêteurs et les emprunteurs, n'en faisaient qu'une. Ils s'empruntaient et se prêtaient les uns aux autres. Ils ne faisaient pas seulement partie intégrante de cette association secrète de voleurs et d'assassins qui empruntaient et dépensaient l'argent: ils en étaient l'âme et le premier moteur. Individuellement ils fournissaient l'argent nécessaire pour une entreprise commune; prenant, en retour, des promesses prétendument faites en société pour des prêts individuels. La seule raison qu'ils avaient, en tant qu'individus, pour prêter de l'argent à la prétendue société, et, en tant que prétendue société, pour promettre remboursement de la dette sociale, alors que prêteurs et emprunteurs étaient les mêmes personnes, est que cela leur fournissait un prétexte pour les vols futurs de la bande (on appellerait cela payer les dettes de la société), et aussi que cela leur permettait de connaître la part qui reviendrait à chacun sur le produit de leurs vols futurs.

Enfin, si ces dettes avaient été contractées dans les desseins les plus innocents et honnêtes, et de la manière la plus ouverte et honnête, par les parties réellement contractantes, ces parties n'auraient pu lier qu'elles-mêmes, et n'auraient pu engager d'autres biens que les leurs propres. Elles n'auraient pu lier personne qui vînt après elles, ni aucun bien qui par la suite fût créé par d'autres ou appartînt à d'autres.



XVIII



Puisque la Constitution n'a jamais été signée par personne; qu'il n'existe aucun contrat ouvert, écrit ou authentique entre quelques parties que ce soit en vertu duquel serait conservé le gouvernement des Etats-Unis, comme on l'appelle; qu'il est bien connu que seuls les hommes âgés de vingt et un ans et plus ont une part quelconque au gouvernement; qu'il est également bien connu qu'un grand nombre de ces adultes votent rarement ou même jamais; que tous ceux qui votent le font en secret (par scrutin secret) et de manière à empêcher que leurs votes individuels soient connus, tant du monde que des autres votants; et par conséquent de manière à ce que personne ne soit publiquement responsable des actes de ses agents et représentants; puis donc que tout cela est bien connu, la question se pose: qui compose le véritable pouvoir gouvernant ce pays? Qui sont les hommes, les hommes responsables, qui nous dépouillent de nos biens? limitent notre liberté? nous soumettent à leur pouvoir arbitraire? pillent nos maisons, et nous fusillent par centaines de milliers si nous résistons? Comment découvrir ces hommes? Comment les distinguer des autres? Comment nous défendre, nous-mêmes et nos biens, contre leurs entreprises? Lesquels parmi nos voisins sont membres de cette association secrète de voleurs et d'assassins? Comment savoir quelles sont leurs maisons, pour les brûler et les détruire? quels sont leurs biens, pour les ruiner? quelles sont leurs personnes, pour les tuer, et débarrasser le monde et nous-mêmes de ces tyrans et de ces monstres?

Voilà les questions auxquelles il faut répondre, si l'on veut que les hommes soient libres; qu'ils puissent se protéger de cette association secrète de voleurs et d'assassins qui aujourd'hui les pillent, les asservissent et les détruisent.

La réponse à ces questions est que seuls ceux qui ont la volonté et le pouvoir de fusiller leurs semblables sont les véritables maîtres de ce pays, et des autres pays (dits) civilisés; car c'est seulement ainsi qu'on peut voler et asservir des hommes civilisés.

Chez les sauvages, la simple force physique que possède un homme seul lui permet parfois de voler, asservir ou tuer un autre homme. Chez les barbares, la simple force physique que possède un groupe d'hommes, disciplinés et agissant de concert, avec fort peu d'argent ou d'autres biens, leur permet, dans de certaines conditions, de voler, asservir ou tuer un autre groupe d'hommes, aussi nombreux ou même peut-être plus nombreux. Chez les sauvages et chez les barbares, la simple nécessité oblige parfois un homme à se vendre comme esclave à un autre homme. Mais chez les peuples (dits) civilisés, où le savoir, la richesse et les moyens d'agir de concert se sont multipliés; qui ont inventé des armes et autres moyens de défense tels que la simple force physique a perdu de son importance; où l'on peut toujours avec de l'argent acquérir des soldats en nombre suffisant, et d'autres instruments de guerre, en quantité suffisante; chez ces peuples, dis-je, la question de la guerre, et par conséquent la question du pouvoir, n'est guère autre chose qu'une simple question d'argent. Conséquence inévitable, ceux qui sont prêts à fournir l'argent sont les véritables maîtres. Il en est ainsi en Europe, et il en est ainsi dans notre pays.

En Europe, les maîtres officiels, empereurs, rois et parlements, ne sont aucunement les véritables maîtres de leur pays. Ils ne sont guère que de simples instruments dont font usage les riches pour voler, asservir et (s'il le faut) assassiner ceux qui sont moins riches, ou totalement pauvres.

Les Rothschild, et cette catégorie de prêteurs dont ils sont les représentants et agents -- gens qui n'ont jamais envisagé de prêter un shilling à leur voisin d'à côté dans un dessein d'honnête industrie sans exiger les garanties les plus sûres, et le taux d'intérêt le plus élevé --, sont disposés, à tout instant, à prêter de l'argent en quantités illimitées à ces voleurs et à ces assassins qui s'intitulent gouvernements, argent qui servira à fusiller ceux qui n'acceptent pas tranquillement d'être volés et asservis.

Ils prêtent leur argent de cette manière sachant qu'il servira à assassiner leurs semblables, des hommes seulement coupables de rechercher leur liberté et leurs droits; sachant aussi que ni l'intérêt ni le principal ne sera jamais payé autrement qu'en l'extorquant sous la menace de nouveaux assassinats semblables à ceux pour lesquels l'argent prêté sera dépensé.

Ces prêteurs, les Rothschild par exemple, se disent: si nous prêtons cent milliers de livres sterling à la reine et au Parlement anglais, ils pourront assassiner vingt, cinquante ou cent mille personnes en Angleterre, Irlande ou Inde; et la terreur inspirée par ces assassinats massifs leur permettra de maintenir en sujétion les peuples de ces pays pour vingt ou peut-être cinquante ans; de contrôler tout leur commerce et toute leur industrie; de leur extorquer de fortes sommes d'argent, sous le nom d'impôts; et, grâce à l'argent ainsi extorqué à ces peuples, eux-mêmes (la reine et le Parlement) seront en mesure de nous payer, pour notre argent, un taux d'intérêt plus élevé que tout ce que nous pourrions autrement toucher. Ou encore, si nous prêtons cette somme à l'empereur d'Autriche, l'argent lui permettra d'assassiner assez de gens chez lui pour inspirer la terreur aux autres, et donc de les maintenir en sujétion et de leur extorquer de l'argent pendant les vingt ou cinquante années à venir. Ils disent la même chose de l'empereur de Russie, du roi de Prusse, de l'empereur des Français ou de tout autre gouvernement, comme on dit, qui, selon eux, sera à même, par l'assassinat d'une raisonnable part de son peuple, de maintenir le reste en sujétion, et de lui extorquer, pendant longtemps, l'argent qui paiera les intérêts et le principal de la somme à eux prêtée.

Pourquoi ces hommes sont-ils si empressés à prêter de l'argent qui servira à assassiner leurs semblables? Pour une seule raison, à savoir: de tels prêts sont considérés comme de meilleurs investissements que ceux qui se font en vue d'une industrie honnête. Ils rapportent des intérêts plus élevés; et ils demandent moins de surveillance. Voilà toute l'affaire.

Pour ces créanciers, ces prêts sont donc une simple question de profit pécuniaire. Ils prêtent de l'argent qui servira à voler, asservir et assassiner leurs semblables, pour l'unique raison que, dans l'ensemble, ces prêts rapportent plus que tous les autres. Ils ne sont pas gens à respecter les personnalités, ce ne sont pas des naïfs superstitieux qui révèrent les monarques. Ils n'ont pas plus de respect pour un roi ou un empereur que pour un mendiant, sauf que le premier est un meilleur client, et paiera un plus fort intérêt pour leur argent. S'ils n'ont pas confiance en sa capacité à assassiner avec succès pour maintenir son pouvoir, et donc, à l'avenir, soutier de l'argent à son peuple, ils le renvoient avec aussi peu de cérémonie qu'ils le feraient pour tout autre homme visiblement au bord de la faillite qui voudrait leur emprunter pour se sauver d'une banqueroute inévitable.

Lorsque ces grands prêteurs d'argent meurtrier, tels les Rothschild, ont prêté de cette manière à un empereur ou à un roi de fortes sommes destinées à l'assassinat, ils vendent les bons qu'ils ont pris, par petites quantités, à toute personne disposée à les acheter à bon prix et à les garder comme des investissements. Eux-mêmes (les Rothschild) retrouvent donc vite leur argent, avec de grands profits; ils sont dès lors disposés à prêter de la même façon de nouvelles sommes à tout autre voleur et assassin, appelé empereur ou roi, qui, pensent-ils, réussira sans doute ses vols et ses meurtres, et leur paiera un bon prix l'argent nécessaire pour les perpétrer.

Ce prêt d'argent meurtrier est l'une des affaires les plus absolument et délibérément sordides et criminelles qui aient jamais été faites, à une échelle considérable, entre des êtres humains. Autant prêter de l'argent à des trafiquants d'esclaves, à des bandits et pirates ordinaires, pour se faire rembourser sur leurs rapines. Les hommes qui prêtent à ce qu'on appelle les gouvernements un argent qui leur permettra de voler, asservir et assassiner leur peuple sont parmi les plus grands scélérats que le monde ait jamais connus. Ils méritent d'être pourchassés et tués (s'il n'y a pas d'autre moyen de se débarrasser d'eux) autant que n'importe quel trafiquant d'esclaves, voleur ou pirate qui ait jamais existé.

Lorsque ces empereurs et rois, comme on les appelle, ont obtenu leurs emprunts, ils se mettent à engager et entraîner un nombre immense de meurtriers professionnels, qu'on appelle soldats, et les emploient à fusiller tous ceux qui refusent de leur donner l'argent qu'ils réclament. En fait, la plupart gardent constamment à leur service de vastes corps d'assassins, seul moyen de perpétrer ces exactions. En ce moment, il y a, je crois, quatre ou cinq millions de ces meurtriers professionnels constamment au service des soi-disant souverains de l'Europe. Bien entendu, les peuples asservis sont obligés d'entretenir et de payer tous ces assassins, outre qu'ils se soumettent à toutes les autres exactions que ces assassins sont employés à perpétrer.

C'est de cette manière uniquement que la plupart des soi-disant gouvernements de l'Europe se maintiennent. Ces soi-disant gouvernements ne sont en réalité que de vastes bandes de voleurs et d'assassins, organisés, disciplinés, et sans cesse sur le qui-vive. Quant aux soi-disant souverains, dans ces divers gouvernements, ils ne sont que les têtes ou les chefs de diverses bandes de voleurs et assassins. Ces têtes ou chefs ont besoin des prêteurs d'argent meurtrier pour perpétrer leurs vols et leurs assassinats. Sans les prêts que leur consentent ces vendeurs d'argent meurtrier, ils ne pourraient se maintenir un instant. Leur premier soin est de préserver la confiance dont ils jouissent auprès des prêteurs; car ils savent qu'à la minute où ils perdront cette confiance ce sera pour eux la fin. Par conséquent, le premier produit de leurs exactions est scrupuleusement utilisé à payer les intérêts de leurs emprunts.

Outre qu'ils paient les intérêts de leurs bons, ils garantissent parfois aux détenteurs de ces bons de grands monopoles bancaires, tels que la Banque d'Angleterre, de France et de Vienne; étant entendu que ces banques fourniront l'argent toutes les fois que, en cas d'urgence soudaine, il en faudra pour fusiller encore plus de gens parmi leur peuple. Parfois aussi, en imposant des droits de douane sur les importations concurrentes, ils accordent de grands monopoles à certaines branches de l'industrie dans lesquelles ces prêteurs d'argent meurtrier sont engagés. De même, par une répartition inégale des impôts, ils exemptent totalement ou partiellement les biens de ces vendeurs d'argent, et font peser un fardeau d'autant plus lourd sur ceux qui sont trop pauvres et trop faibles pour résister.

Il est donc clair que tous ces gens qui se font appeler de ces noms ronflants: Empereurs, Rois, Souverains, Monarques, Majestés Très Chrétiennes, Majestés Très Catholiques, Hautesses, Altesses Sérénissimes et Potentissimes, etc., et qui prétendent régner « par la grâce de Dieu », « par Droit Divin » -- c'est-à-dire par l'autorité spéciale du Ciel -- ne sont pas seulement intrinsèquement les pires malfaiteurs et scélérats, uniquement occupés à dépouiller, asservir et assassiner leurs semblables; ils sont en outre les pires parasites, les domestiques et instruments les plus serviles, obséquieux, flagorneurs de ces vendeurs d'argent meurtrier, dont ils attendent les moyens de perpétrer leurs crimes. Les vendeurs d'argent, tel les Rothschild, rient dans leur barbe et se disent: « Ces créatures méprisables qui se font appeler empereurs et rois et majestés et altesses sérénissimes et potentissimes; qui prétendent porter une couronne et s'asseoir sur un trône; qui se couvrent de rubans, de plumes et de joyaux; qui s'entourent de flatteurs et flagorneurs à gages; et que nous laissons se pavaner, et se faire passer auprès des naïfs et des esclaves pour des souverains et législateurs spécialement désignés par le Très-Haut; que nous laissons se prétendre les seules sources des honneurs, dignités, richesses et pouvoirs -- tous ces scélérats et imposteurs savent que c'est nous qui les faisons et utilisons; que c'est par nous qu'ils vivent, se meuvent, et de nous qu'ils tirent leur être; que nous exigeons (pour prix de leur statut) qu'ils prennent sur eux toute la peine, tout le danger et toute la honte des crimes qu'ils commettent pour notre profit, et qu'à l'instant même où ils refuseront de commettre tout crime que nous exigeons d'eux, ou de nous verser la part du profit de leurs vols que nous estimons convenable, nous les déferons, nous les dépouillerons de leurs hochets pour les jeter mendiants par le monde, ou les livrer à la vengeance du peuple qu'ils ont asservi. »



XIX



Or, ce qui est vrai en Europe l'est aussi, pour l'essentiel, en ce pays. La différence, minime, est que dans ce pays il n'existe pas de tête, ou chef, permanent de ces voleurs et assassins qui se font appeler « le gouvernement ». Autrement dit, on ne trouve pas ici un homme seul qui se ferait appeler l'Etat, ou même l'empereur, le roi ou le souverain; ni non plus personne qui prétendrait que lui-même et ses enfants gouvernent « par la grâce de Dieu », « par Droit divin », ou par désignation spéciale du Ciel. On trouve seulement certains hommes, qui se font appeler présidents, sénateurs et représentants, et qui se prétendent les agents autorisés, pour le moment présent ou pour des périodes déterminées et courtes, du « peuple des Etats-Unis » tout entier; mais qui sont incapables de montrer aucun document les accréditant, aucun pouvoir de représentation, ou aucune autre preuve ouverte et authentique qu'ils sont bien tels; et qui, de notoriété publique, ne sont rien de tel; mais qui, en réalité, ne sont que les agents d'une association secrète de voleurs et d'assassins qu'eux-mêmes ne connaissent pas et n'ont pas le moyen de connaître individuellement, mais qui, ils en sont sûrs, en cas de crise, les protégeront ouvertement ou secrètement dans toutes leurs usurpations et tous leurs crimes.

Il est important de remarquer que ces soi-disant présidents, sénateurs et représentants, ces prétendus agents du « peuple des Etats-Unis » tout entier, du moment que leurs exactions rencontrent quelque formidable résistance de la part d'une partie quelconque de ce « peuple », sont eux aussi obligés, comme leurs collègues, les voleurs et assassins d'Europe, de recourir aussitôt aux prêteurs d'argent meurtrier, pour en obtenir les moyens de protéger leur pouvoir. Ils empruntent leur argent selon le même principe, et dans le même but, qui est de l'employer à fusiller tous ceux qui, parmi « le peuple des Etats-Unis » -- leurs propres électeurs et mandants, comme ils aiment à les appeler --, s'opposent aux vols et à l'asservissement que ces emprunteurs leur font subir. Ces emprunteurs n'espèrent pas rembourser (s'ils remboursent) autrement que par le produit de leurs rapines futures, que, pensaient-ils, eux-mêmes et leurs successeurs sauront commettre sans trop de peine, pendant de longues années, aux dépens de leurs prétendus mandants, pourvu qu'ils puissent maintenant fusiller quelques centaines de milliers de ceux-ci, et donc inspirer la terreur aux autres.

Peut-être est-ce dans notre pays, plus que partout ailleurs dans le monde, qu'il apparaît avec le plus d'évidence que ces vendeurs d'argent meurtrier, ces hommes sans entrailles, sont les véritables maîtres; qu'ils gouvernent pour les motifs les plus sordides et les plus intéressés; que le gouvernement qu'on voit, les présidents, sénateurs et représentants, comme on les appelle, ne sont que leurs instruments; et qu'aucune notion, aucune considération de justice ou de liberté n'a joué le moindre rôle dans leur décision de prêter leur argent pour la guerre. A preuve, examinons les faits suivants.

Il y a près d'un siècle, nous avons été fiers d'avoir jeté aux orties toute cette superstition religieuse, inculquée par un clergé européen servile et corrompu, qui veut que les gouvernants, comme on les appelle, tiennent leur autorité directement des Cieux; et que, par conséquent, le devoir religieux des peuples soit de leur obéir. Depuis longtemps déjà nous proclamons avoir compris que les gouvernements ne sont légitimes que par l'effet d'une volonté libre et d'un appui volontaire de la part de ceux qui ont choisi de les soutenir. Depuis longtemps, nous nous vantons de savoir que le seul but légitime d'un gouvernement est de maintenir la liberté et la justice de façon égale pour tous. Voilà ce que nous professons depuis près de cent ans. Et nous faisons profession de considérer avec pitié et mépris ces peuples d'Europe, peuples ignorants, superstitieux et esclaves, si facilement maintenus dans la sujétion par la fraude et la force des prêtres et des rois.

En depit de tout cela, que nous avons appris, compris et professés depuis près d'un siècle, ces prêteurs d'argent meurtrier, au cours de longues années antérieures à la guerre*, ont été les complices empressés des propriétaires d'esclaves, qui pervertissaient le gouvernement, le mettant au service, non de la liberté et de la justice, mais du plus grand des crimes. Ils s'en sont faits les complices pour des considérations purement pécuniaires, à savoir, pour contrôler les marchés du Sud; en d'autres mots, pour s'assurer le privilège de maintenir les propriétaires d'esclaves eux-mêmes dans la sujétion industrielle et commerciale des manufacturiers et négociants du Nord (qui plus tard financeront la guerre). Pour les mêmes considérations pécuniaires, ces négociants et manufacturiers du Nord, ces prêteurs d'argent meurtrier, étaient prêts à poursuivre cette complicité avec les propriétaires d'esclaves. Mais, soit qu'ils se méfient de leurs alliés nordiques, soit qu'ils se soient sentis assez forts pour maintenir leur esclaves en servitude sans l'aide du Nord, les propriétaires d'esclaves refusèrent de payer le prix exigé par les gens du Nord. C'est pour assurer ce prix à l'avenir -- c'est-à-dire pour monopoliser les marchés du Sud, pour maintenir leur contrôle industriel et commercial sur le Sud -- que ces négociants et manufacturiers du Nord ont prêté pour financer la guerre un peu de l'argent qu'avaient rapporté leurs anciens monopoles, afin de s'assurer, dans l'avenir, des monopoles semblables ou même plus étendus. C'est pour ces motifs, et non par amour de la liberté ou de la justice, que le Nord a financé la guerre. Bref, le Nord a dit aux propriétaires d'esclaves: « Si vous ne voulez pas payer le prix que nous demandons (nous donner le contrôle de vos marchés) pour l'aide que nous vous apportons contre vos esclaves, nous nous assurerons le même prix (nous garderons le contrôle de vos marchés) en aidant vos esclaves contre vous, en les utilisant comme des instruments pour maintenir notre domination sur vous; car le contrôle de vos marchés, nous l'aurons, que les instruments utilisés à cet effet soient blancs ou noirs, et quoi qu'il en coûte, en argent et en vies humaines. »

C'est selon ce principe, et pour ce motif -- non par quelque amour de la liberté ou de la justice -- que d'énormes sommes furent avancées, et avec d'énormes intérêts. C'est seulement grâce à ces prêts que les objectifs de la guerre furent atteints.

Maintenant ces prêteurs d'argent meurtrier réclament leur salaire; et le gouvernement, ou ce qu'on appelle ainsi, devient leur instrument, outil servile, abject, ignoble, dont ils se servent pour soutirer l'argent produit par le labeur des peuples asservis au Nord comme au Sud. Argent extorqué par toutes les formes, directes et indirectes, de taxation inéquitable. Non seulement la dette et les intérêts nominaux -- si énormes que soient les seconds -- doivent être complètement remboursés; mais ces détenteurs de créances, il faut les payer encore davantage, et peut-être deux, trois ou quatre fois plus, en taxant les importations de façon que les manufacturiers de ce pays puissent vendre leurs produits à des prix monstrueux; et encore en leur accordant des monopoles bancaires qui leur permettent de contrôler, et donc d'asservir et piller l'industrie et le commerce de la plupart des gens même dans le Nord. Bref, l'asservissement industriel et commercial de la plus grande partie du peuple de ce pays, Nord et Sud, blanc et noir, est le prix que demandent ces prêteurs d'argent meurtrier, qu'ils réclament avec insistance, et qu'ils sont déterminés à obtenir, en échange de l'argent prêté pour la guerre.

Ce programme une fois bien établi et agencé, ils mettent leur épée entre les mains de l'assassin en chef de la guerre, et lui donnent mission d'accomplir leur plan. Aujourd'hui cet homme, parlant en leur nom, dit: « Faisons la paix. »

Ce qui veut dire: « Soumettez-vous sans résistance à toutes les rapines et à l'asservissement que nous avons prévu pour vous, et vous aurez « la paix ». Mais si vous résistez, les mêmes prêteurs d'argent meurtrier qui ont fourni les moyens de soumettre le Sud fourniront aussi les moyens de vous soumettre vous-mêmes. »

Telles sont les conditions qu'impose notre gouvernement et, avec de rares exceptions, tous les gouvernements, pour donner « la paix » à leur peuple.

Toute l'affaire, de la part de ceux qui ont fourni l'argent, a été et est toujours une machination délibérée en vue du vol et de l'assassinat; non seulement pour monopoliser les marchés du Sud, mais aussi pour monopoliser la circulation monétaire et contrôler ainsi l'industrie et le commerce, et donc dépouiller et asservir les travailleurs, au Nord comme au Sud. Aujourd'hui le Congrès et le président ne sont plus que des instruments pour atteindre leurs objectifs. Ils n'ont pas d'autre choix, car ils savent bien que leur pouvoir de gouvernants, comme on dit, ne durerait pas un instant de plus que leur crédit auprès des vendeurs d'argent meurtrier. Ils sont comme des faillis entre les mains d'un prévaricateur. Ils n'osent opposer aucun refus aux demandes qu'on leur fait. Et pour cacher d'un seul coup, si possible, et leur servilité et leurs crimes, ils s'efforcent de détourner l'attention du public en s'écriant qu'ils ont « Aboli l'Esclavage! », qu'ils ont « Sauvé le Pays! », « Préservé notre Glorieuse Union! » et que maintenant, en remboursant la « Dette Nationale », ainsi qu'ils l'appellent (comme si le peuple lui-même, tous ceux qui vont être taxés pour la rembourser, s'était vraiment et volontairement réuni pour contracter cette dette), ils ne font que « Préserver l'Honneur National! »

Par « préserver l'honneur national », ils veulent dire simplement qu'eux-mêmes, ces voleurs et assassins avérés, estiment qu'ils sont la nation; qu'ils tiendront leurs promesses envers ceux qui leur prêtent l'argent nécessaire pour écraser sous leurs bottes la majeure partie du peuple; et qu'ils vont fidèlement utiliser à rembourser toutes leurs dettes, intérêts et principal, une part suffisante des produits de leurs vols et assassinats futurs.

Lorsqu'ils prétendent que l'« abolition de l'esclavage » fut ou le but ou la justification de la guerre, c'est là un mensonge de même nature que la prétention à « préserver l'honneur national ». Qui donc a jamais institué l'esclavage, sinon des usurpateurs, voleurs et assassins tout pareils à eux? Quel gouvernement, sinon un qui s'appuie sur l'épée, comme celui que nous avons aujourd'hui, a jamais été capable de perpétuer l'esclavage? Et pourquoi ces hommes l'ont-ils aboli? Non par amour de la liberté en général -- non comme un acte de justice envers l'homme noir, mais seulement comme un « acte de guerre », et parce qu'ils avaient besoin de lui, de son aide et de celle de ses amis pour poursuivre la guerre qu'ils avaient entreprise en vue de conserver et renforcer cet esclavage politique, commercial et industriel auquel ils ont soumis la majorité de notre peuple, les Blancs comme les Noirs. Et pourtant, ces imposteurs crient aujourd'hui partout qu'ils ont aboli l'esclavage-marchandise de l'homme noir -- ce n'était pas le motif de la guerre -- comme s'ils croyaient pouvoir ainsi cacher, racheter ou justifier cet autre esclavage que leur guerre visait à perpétuer et à rendre encore plus rigoureux et implacable que jamais auparavant. Il n'y a pas de différence de principe, mais seulement de degré, entre l'esclavage qu'ils se vantent d'avoir aboli et celui que leur guerre visait à perpétuer; car toute limitation à la liberté naturelle de l'homme, lorsqu'elle n'est pas nécessaire pour la simple conservation de la justice, est de la nature de l'esclavage, et l'une ne diffère de l'autre que par le degré.

Si leur objectif avait réellement été d'abolir l'esclavage, ou, d'une manière générale, de promouvoir la liberté et la justice, il leur suffisait de dire: « Tous ceux, blancs ou noirs, qui demandent la protection de ce gouvernement l'obtiendront; tous ceux qui ne la veulent pas seront laissés en paix, pourvu qu'ils nous laissent en paix. » Eussent-ils dit cela que l'esclavage aurait nécessairement été aboli à l'instant même; on aurait évité une guerre; et il en serait résulté une union mille fois plus noble que toutes celles que nous avons jamais connues. C'eût été l'union volontaire d'hommes libres; une union telle qu'un jour il en existera entre tous les hommes du monde entier, si les diverses nations, comme on dit, se débarrassent des usurpations, voleurs et assassins qu'on appelle gouvernements, et qui aujourd'hui les dépouillent, les asservissent et les détruisent. Autre mensonge encore: ces gens disent qu'ils instituent, et que la guerre avait pour but d'instituer, « un gouvernement de consensus ». Quant à ce que peut bien être un gouvernement de consensus, la seule idée qu'ils aient jamais manifesté est celle-ci: c'est un gouvernement auquel chacun doit consentir, sinon il sera fusillé. C'est l'idée principale qui a dirigé la conduite de la guerre; et cela reste l'idée principale, maintenant que nous avons ce qu'on appelle « paix ».

Lorsqu'ils prétendent avoir « sauvé le pays » et « préservé notre Glorieuse Union », ce sont des mensonges semblables à tous leurs autres mensonges. Cela signifie simplement qu'ils ont mis sous le joug et soumis à leur pouvoir un peuple qui s'y refusait. Voilà ce qu'ils appellent « Sauver le Pays »; comme si d'un peuple asservi et mis sous le joug -- comme si de n'importe quel peuple maintenu en sujétion par l'épée (comme ils ont l'intention de le faire pour nous tous désormais) -- on pouvait dire qu'il a un pays! Voilà aussi ce qu'ils appellent « Préserver notre Glorieuse Union »; comme si l'on pouvait parler d'une Union, glorieuse ou pas, qui ne fût pas volontaire. Ou comme si l'on pouvait parler d'union entre maîtres et esclaves; entre conquérants et peuples mis sous le joug.

Lorsqu'ils s'écrient qu'ils ont « aboli l'esclavage », « sauvé le pays », « préservé l'union », institué « un gouvernement de consensus » et « maintenu l'honneur national », tout cela n'est que mensonges grossiers, honteux, transparents -- si transparents qu'ils ne devraient tromper personne -- lorsqu'ils servent à justifier la guerre, ou le gouvernement qui a succédé à la guerre, ou le procédé par lequel aujourd'hui on oblige le peuple à payer pour la guerre, ou par lequel on oblige tout homme à soutenir un gouvernement dont il ne veut pas.

La leçon qu'on peut tirer de tous ces faits est celle-ci: aussi longtemps que l'humanité continuera de payer des « dettes nationales », comme on dit -- c'est-à-dire, aussi longtemps qu'il y aura des dupes et des lâches prêts à payer pour être trompés, dépouillés, asservis et assassinés--, il y aura aussi de l'argent à emprunter pour ces objectifs; et avec cet argent, on pourra engager quantité d'instruments appelés soldats pour maintenir ces lâches dans la soumission. Mais si un jour ils refusent de payer plus longtemps pour être ainsi trompés, dépouillés, asservis et assassinés, ce jour-là il n'y aura plus de menteurs, usurpateurs, voleurs, assassins et vendeurs d'argent meurtrier pour leurs maîtres.



APPENDICE



Puisque la Constitution n'a jamais été signée, ni acceptée par quiconque en tant que contrat; puisque par conséquent elle n'a jamais obligé personne et n'oblige personne aujourd'hui; puisque, en outre, elle est telle qu'il n'est pas possible que quiconque l'accepte jamais, à moins d'y être contraint à la pointe des baïonnettes; pour toutes ces raisons il n'importe peut-être pas de déterminer sa véritable valeur juridique en tant que contrat. Cependant, l'auteur de ces lignes croit utile de dire que, selon lui, la Constitution n'est pas l'instrument qu'ordinairement on suppose; mais que, par de fausses interprétations et d'évidentes usurpations, on a fait du gouvernement, en pratique, une chose très largement différente, presque complètement différente de ce que la Constitution elle-même prétend autoriser. L'auteur a déjà prouvé par de nombreux écrits que telle est bien la vérité, et il pourrait en écrire bien davantage. Mais qu'importe que la Constitution soit ceci plutôt que cela; une chose est certaine: ou elle a autorisé un gouvernement tel que celui que nous avons eu, ou elle a été incapable de l'empêcher. Dans l'un et l'autre cas, elle ne mérite pas d'exister.



Notes



1. Voir No Treason, n°2, pp. 5 et 6.

2. Admettons que ce soit « le meilleur gouvernement qu'il y ait sur terre »; cela prouve-t-il qu'il est bon, ou seulement que tous les autres sont mauvais?

3. Même les hommes qui l'ont rédigé n'ont jamais signé ce document de manière à se lier par lui en tant que contrat. Et il est probable que parmi eux aucun n'eût jamais voulu le signer de manière à se lier par lui en tant que contrat.

4. J'ai personnellement examiné les codes des Etats suivants: Maine, New Hampshire, Vermont, Massachusetts, Rhode Island, Connecticut, New York, New Jersey, Pennsylvanie, Delaware, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie, Floride, Alabama, Mississipi, Tennesse, Kentucky, Ohio, Michigan, Indiana, Illinois, Wisconsin, Texas, Arkansas, Missouri, Iowa, Minnesota, Nebraska, Kansas, Nevada, Californie et Oregon; j'ai constaté que dans tous ces Etats la loi anglaise a été reprise et qu'elle est aujourd'hui en application, parfois avec des modifications, mais qui généralement en élargissent la portée.

Voici quelques-uns des clauses qui apparaissent dans le code du Massachusetts:

« Aucune action judiciaire ne sera intentée dans aucun des cas suivants, à savoir...

« Accuser une personne en se fondant sur la promesse spéciale qu'elle aurait faite de répondre des dettes, manquements à payer, ou méfaits d'une autre personne...

« En se fondant sur un contrat réglant la vente de terres, logements, héritages, ou ayant un intérêt à ces choses, ou les concernant; ou...

« En se fondant sur un accord qui n'est pas à accomplir dans le délai d'un an après le moment où il a été écrit:

« A moins que l'engagement, le contrat ou l'accord sur lequel se fonde une telle action judiciaire, ou un quelconque mémorandum ou une quelconque note de celui-ci, ne soit rédigé par écrit, et signé par la partie qui sera liée par cet engagement, ou par une personne légalement désignée par elle à cet effet. »

« Aucun contrat pour la vente de biens, denrées ou marchandises, pour le prix de cinquante dollars ou plus, ne sera bon et valide, à moins que l'acheteur n'accepte et reçoive une partie des biens ainsi vendus, ou ne donne définitivement quelque chose pour sceller la transation, ou en paiement partiel; ou à moins qu'une note ou un mémorandum écrit de la transation ne soit fait et signé par la partie qui sera engagée par celle-ci, ou par une personne qu'elle aura légalement désignée à cet effet. »

5. Ces deux tiers peuvent n'être que les deux tiers d'un quorum -- c'est-à-dire les deux tiers d'une majorité--, non les deux tiers de l'ensemble.

6. Quel intérêt pour un homme, en tant qu'individu, si on lui accorde une voix dans le choix de ces maîtres publics? Ce n'est qu'une voix parmi des millions.

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