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mercredi 8 juillet 2009

The Curse


And so he was to spend the next three weeks, without any internet.

dimanche 5 juillet 2009

Kevin Carson - A la défense du journalisme sur internet

Encore une traduction qui a longtemps été sur le feu. Je suis heureux de pouvoir enfin la partager.



A la défense du journalisme sur internet
De Kevin Carson, le jeudi 22 janvier 2009

Très souvent, un porte parole du journalisme rétro fait remarquer que la plupart des informations du journalisme sur internet sont générées par la presse écrite. Dimanche dernier, mon journal local (The Morning News of Northwest Arkansas) a publié un article de l’éditorialiste Rusty Turner, qui fit cette remarque:
Beaucoup de gens disent qu’ils lisent leurs infos uniquement sur le web, et qu’ils n’utilisent plus les journaux, ni même les infos télévisées, pour obtenir des informations. Mais, quand vous regardez la source de la plupart des reportages originaux (c’est-à-dire les journaux sur papier et les sites internet des services cablés, des télévisions, et d’autres opérations plus traditionnelles d’information) alors, en réalité, la plupart des gens ont toujours besoin de dinosaures comme nous. Ils ne font que consommer notre travail sous une autre forme.
En général, je ne pense pas que qui que ce soit ira prétendre que le journalisme de la presse écrite n’a pas un avantage sur le journalisme par internet, de deux ordres de magnitude, dans le nombre de personnes travaillant sur le terrain. Personne ne disputera que la très grande majorité du contenu qui apparaît dans les allées journalistiques du web proviennent de reporters travaillant dans la presse écrite traditionnelle.

Ces faits ne sont pas disputés. Le problème se trouve dans les conclusions qu'en tirent les gens comme Mr Turner, conclusions qui arrivent à sous-estimer l’importance fondamentale de l’organisation en réseau.

L’importance révolutionnaire du journalisme par internet ne se trouve pas dans la manière dont il génère du contenu, mais dans l’utilisation qu’il fait du contenu déjà existant. Les bloggers utilisent mieux le contenu des médias traditionnels que ces derniers.

Encore une fois, personne ne dispute que la presse écrite a une armée immense de reporters sur le terrain, ce qui représente bien plus de ressources que n'a à sa disposition le journalisme sur internet. Mais comme Lincoln le dit au Général McClellan, « Si vous n’avez pas l’intention d’utiliser cette armée, alors me permettrez-vous de vous l’emprunter ? »

Je ne pense pas que Mr. Turner et ceux qui sont d’accord avec lui comprennent tout à fait les implications de leur propre argument. Par exemple, ce que fait Mr Turner n’est généralement pas du reportage direct, mais du filtrage, de la sélection, de l’édition, et de la combinaison de contenus obtenus par des reporteurs travaillant pour le Morning News. Hormis le fait que lui et les reporteurs se trouvent entre les murs imaginaires de la même entité d’entreprise, quelle est la différence entre ce qu’il fait, et ce qu’un blogger fait lorsqu’il utilise du contenu généré par d’autres personnes, utilisant sa propre intelligence critique pour décider ce qui est utile et à-propos, et ce qui ne l’est pas, et comment exactement combiner tout ça ? Pire encore pour la position de Mr. Turner, une grande partie du contenu qu’il publie dans son journal n’est pas du tout généré par son entreprise, mais par des reporteurs travaillant dans d’autres organisations. Une partie considérable des infos régionales, nationales et internationales dans le Morning News est générée par l’Associated Press. Il nous vient en tête l’expression « tomber dans son propre piège. » Comme Matt Yglesias l’a écrit :
Selon les conventions, si je suis assis à un bureau et que je lis une copie de ce que le porte-parole a dit, pour ensuite en parler sur mon blog, je suis qu’un sale pique-assiettes. Mais si je suis assis à la salle des conférences de presse de la Maison Blanche et que je transcris ce que le porte-parole dit, pour ensuite en parler dans un article, je fais du journalisme.
Avedon Carol, dans des termes moins flatteurs, dit :
Mmm, voyons voir… Je peux aller sur le site de la Maison Blanche, whitehouse.gov, et lire tout ce que les officiels de l’administration ont à dire officiellement, ou je peux dépenser de l’argent pour m’acheter un journal et lire une répétition de citations sélectionnées parmi les discours suscités. Que faire ?

Si c’est tout ce que les journaux savent faire, alors à quoi servent-ils ?
La différence officielle entre ce que Mr. Turner fait, et ce qu’un blogger fait, est faite principalement des limites de Mr. Turner, créées par la fiction légale des limites de l’entreprise. Le blogger, ou le journaliste par internet, est autant un éditeur que Mr. Turner, dans le sens où il édite et recombine du contenu généré presque entièrement par d’autres gens. Mais tandis que Mr. Turner est limité à l'ensemble des reporteurs disponibles en interne, avec en supplément les informations des autres services câblés, pour le blogger le monde entier du journalisme est disponible « en interne. »

Plus important, bien que les éditeurs traditionnels et les bloggers utilisent chacun des informations de seconde main qu’ils n’ont pas écrites eux-mêmes, les bloggers en font une meilleure utilisation.

Il est bien possible que les bloggers ne soient pas très originaux, dans le sens où ils ne font qu’établir un lien avec ce qui est déjà là, plutôt que d’apporter de nouvelles informations. Mais ils utilisent ce qui est déjà là d’une manière que la plupart des journaux traditionnels se refusent. C’est-à-dire, ils assemblent les pièces du puzzle. Ils citent une déclaration de fait de la part d’une source, et immédiatement ils fournissent un hyperlien vers une information qui fournit un contexte à la déclaration. Ils prennent des morceaux d’information de différentes sources, les mettent ensembles, et tirent des conclusions sur ce que ça signifie.

Cet avantage du journalisme en réseau, sur le web – faire une meilleure utilisation du contenu du journalisme traditionnel, que n'en fait le journalisme traditionnel lui-même – n’est qu’une illustration de l’avantage général de la culture réseau, open-source. La culture open-source consiste à éliminer les frontières de la propriété sur le contenu, à laisser chacun libre d’améliorer ce dernier sans égard pour les frontières organisationnelles. La principale différence entre Windows et Linux se trouve non pas dans ce que les premiers codeurs ont fait, mais dans ce que l’utilisateur et les communautés de développeurs peuvent faire avec le code des autres.

Par exemple, considérez des logiciels propriétaires comme Microsoft Office. Si vous regardez dans les magasins habituels, le prix peut passer de 100 à 200$, voire plus encore. Et quand vous « l’achetez, » vous vous rendez compte que vous ne le possédez pas vraiment. Le CD est désactivé après la première installation, et vous ne pouvez pas transférer le fichier de (disons) votre bureau à votre notebook pour votre propre convenance.

D’un autre côté, j’écris ceci sur l’éditeur de texte qui fait partie d’Open Office – installé avec un CD qui m’a coûté en tout dix dollars, acheté à un OO distro. Et contrairement au logiciel propriétaire, lorsque vous achetez un logiciel open-source comme Open Office ou Linux, il est vraiment à vous. Vous pouvez le transférer d’une machine à l’autre comme vous le voulez. Un utilisateur qui possède des connaissances dans le codage, qui estime que le logiciel serait meilleur avec une nouvelle fonction, ou que l’interface utilisateur a besoin d’être bidouillée, a toute liberté de lever le capot et de retoucher l’intérieur, pour ensuite rendre la nouvelle version gratuitement téléchargeable pour quiconque pourrait être intéressé. Imaginez faire ça avec Microsoft Vista : Bill Gates, et le Département de la Justice avec lui, vous enverraient directement à Guantanamo pour une séance de torture.

Le journalisme online suit le même modèle open-source : quelque soit celui qui génère du contenu, il « appartient » à chacun d'en faire une meilleure utilisation que le créateur originel.

Jusque là, nous avons considéré principalement l’utilisation supérieure que le journalisme sur internet fait du reportage qui est déjà disponible. Mais pire encore pour le journalisme traditionnel, les reporters traditionnels eux-mêmes font une utilisation très limitée des informations qu’ils rapportent.

Ma référence ci-dessus à une des pratiques des bloggers – rassembler l’information depuis des sources disparates et tirer des conclusions sur sa signification – est contraire à l’esprit du journalisme grand-public.

Dans sa colonne, Mr Turner présente une version idéalisée de la fonction du journalisme traditionnel: “objectivité, vérité, agir pour défendre la communauté…” Malheureusement, le genre “d’objectivité” pratiquée par le journalisme établi mérite amplement l’utilisation de guillemets ironiques.

Le journalisme grand-public est fortement influencé par le modèle « d’objectivité professionnelle » de Walter Lippman, qui en pratique signifie que le journaliste prétend être plus bête qu’il ne l’est réellement. Le journaliste, pour projeter un air de « neutralité, » refuse délibérément de tirer des conclusions évidentes à partir des faits, et d’aller au-delà des citations des représentants des « deux côtés » pour rapporter des faits qui montrent qui dit la vérité. La pseudo « objectivité » signifie ici ne pas tirer des conclusions évidentes d'après les faits, et faire comme si on ne remarquait pas les faits qui reflètent la vérité de ce que chaque côté déclare. En appeler indépendamment à un domaine factuel objectif, pour présenter une information qui ne vient pas des « deux côtés, » serait (selon la mentalité institutionnelle actuelle) « prendre parti. » Mais dans la mesure où les « deux côtés » ne peuvent avoir raison tous les deux, la vérité elle-même est « biaisée. » Il est impossible de maintenir une pose de neutralité, si ce n’est en évitant un recours indépendant au domaine des faits.

Il y a de sérieux problèmes avec le modèle « deux côtés » du « reportage objectif. » Comme Justin Lewis le décrivit dans Project Censored Yearbook 2000,
Les normes du “reportage objectif” impliquent ainsi de présenter les « deux côtés » d’une question avec très peu d'implication dans le domaine des formes indépendantes de vérification… [Un] journaliste qui essaie systématiquement de vérifier les faits – pour dire quel assortiment de faits est plus correct – prend le risque d’être accusé d’abandonner son objectivité en favorisant un côté par rapport à l’autre…

…[L]es journalistes qui essaient d’être fidèles à un modèle objectif de reportage se distancent simultanément de la notion d’une vérité indépendamment vérifiable….

Le modèle “deux côtés” de l’objectivité journalistique fait du reportage d’information un travail beaucoup plus facile, puisqu’il ne requiert pas de recours à un domaine factuel. Il n’y a pas de faits à vérifier, pas d’archives d’informations dissimulées à parcourir… Si X ne réussit pas à remettre en question un argument fait par Y, l’argument reste en état.
L’ancienne gérante-assistante Karen DeYoung pour le Washington Post a déclaré (commentaires de slactivist) :
“Nous sommes inévitablement les porte-paroles de toute administration au pouvoir… Si le président se lève pour dire quelque chose, nous rapportons ce que le président a dit.”

Compris ? Donc, si un représentant du gouvernement se lève pour dire que la lune est composée de fromage vert, un journal n’est pas obligé de questionner cette déclaration.

Cela signifie que quand “l’opposition” est aussi couarde et détestable que les Démocrates sur le sujet de l’Iraq ces six dernières années, le public est globalement niqué au niveau des informations qui pourraient remettre en cause la version de l’administration.
Ma dénonciation préférée de ce modèle de “journalisme” fut mise en oeuvre par Rob Corddry, du Daily Show:
STEWART: Voici ce qui m’intrigue le plus, Rob. L’histoire de John Kerry au Vietnam est dans les dossiers officiels de l’armée Américaine, et elle n’a pas été disputée ces 35 dernières années ?

CORDDRY: Exact, Jon, et c’est certainement l’interprétation que tu entendras de la part de Kerry dans les jours qui suivent.

STEWART: Mais ce n’est pas une interprétation, c’est un fait. C’est établi.

CORDDRY: Tout à fait, et ce fait établi et indiscutable représente un côté de l’histoire.

STEWART: Mais, ça devrait être la fin de l’histoire. Je veux dire, tu as vu les dossiers non ? C’est quoi ton opinion ?

CORDDRY: Pardon, mon opinion ? Non, je n’ai pas d’o-pi-nion. Je suis un journaliste, Jon, mon travail consiste à passer la moitié du temps à répéter ce que dit un côté, et l’autre moitié à répéter ce que dit l’autre. Un petit truc qu’on appelle ‘objectivité’ – tu devrais regarder dans le dico un de ces quatre.

STEWART: Mais l’objectivité, c’est pas aussi regarder objectivement les faits, et déclarer ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ?

CORDDRY: Wo wo wo ! Et ben voyez-vous ça ! On dirait que quelqu’un veut que les médias filtrent l’information ! [avec une voix aigüe efféminée] « Ouhh, cette allégation est fausse ! Après enquête cette déclaration n’est basée sur aucun fait ! Ou la la ! Ou la la ! » Ecoute mon pote: c’est pas mon boulot de faire obstacle entre ceux qui me parlent et ceux qui m’écoutent.
Plutôt que de simplement répéter ce qu’ont dit Dupond et Dupont, les journalistes devraient fournir l’information nécessaire à l’évaluation de la véracité des déclarations contradictoires. Et bien que la plupart des journalistes grand-publics ne le font pas, c’est une partie importante de ce qui fait les blogs. Les bloggers font exactement ce que devraient faire les journalistes grand-public, qui ne le font pas. Pour prendre un exemple : Quand Hillary Clinton ou George Bush répètent le mensonge que Saddam a « expulsé les inspecteurs hors de l’Iraq » en 1998, un bon journaliste mentionnerait dans le même article le fait objectif que les inspecteurs n’ont pas été expulsés, mais retirés. Quand Dick Cheney nie avoir dit une certaine chose, un bon journaliste aurait besoin de cinq bonnes minutes avec Google pour retrouver la citation originale et l’inclure, avec une référence à la source, directement sous le déni de Cheney. Et Tim Russert, s’il avait fait son travail, aurait eu un clip tout prêt pour confronter le déni de Cheney. Un bon journaliste ne citerait jamais des déclarations Israéliennes officielles à propos de l’utilisation par le Hamas de « boucliers humains » sans accompagner cela de sources extérieures sur l’absence de preuve de tirs de mortiers depuis des écoles ; il ne citerait pas plus des déclarations Israéliennes officielles sur les tentatives de minimisation des pertes civiles sans faire référence aux preuves accablantes qui montrent qu’ils ont utilisé du phosphore blanc comme une arme délibérée de terreur.

C’est bien vrai que beaucoup de bloggers, voire presque tous, sont « partiaux, » ou « ont un os à ronger, » et qu’ils tendent à filtrer l’information pour construire une image idiosyncratique de la réalité.

Mais c’est aussi le cas des journalistes traditionnels. La différence est que les compte-rendus biaisés des journalistes traditionnels, cachés derrière la façade de la pseudo ‘objectivité,’ est biaisée principalement en faveur d’une image officielle du monde, une image basée sur les sources officielles, la propagande, les communiqués de presse.

Le journalisme traditionnel, dans une tentative futile d’apparaître « moins têtu, » évite de rapporter un grand nombre d’informations qui sont importantes dans le sens où elles font la lumière sur la version officielle des choses.

Je dis que la tentative est « futile » parce qu’en pratique, le journalisme traditionnel en revient à promouvoir une opinion ingénue de lui-même.

Le journalisme traditionnel est inconsciemment biaisé en faveur de la version officielle de la réalité. Le modèle des « deux côtés », selon Brent Cunningham,
Exacerbe notre tendance à nous en remettre aux sources officielles, qui sont le moyen le plus simple et rapide d’avoir un “il a dit” et un “elle a dit”, et ainsi, un “équilibre.” Selon les nombres assemblés par l’analyste Andrew Tyndall, sur les 414 reportages sur l’Iraq diffusés sur NBC, ABC et CBS de septembre à février dernier, seuls 34 ne sont pas venus de la Maison Blanche, du Pentagone, et du Département d’Etat. Et donc on finit avec trop de vérité « officielle. »

Plus important, l’objectivité nous rend inquiet d’avoir l’air de questionner le président – ou le gouverneur, ou le patron – et de risquer ainsi de perdre notre accès…
Enfin, l’objectivité fait que les journalistes hésitent à injecter des débats dans les informations, qui ne sont pas déjà lancés. « Les infos suivent le zeitgeist, » selon Jonathan Weisman, « et si un sujet n’est pas dans le zeitgeist actuel, alors il sera difficile à vendre aux éditeurs. » Mais qui mène le zeitgeist, à Washington au moins ? L’administration.

Près de 40% des colonnes de journaux, si je me rappelle bien, sont occupées par du contenu généré par des porte-paroles, des communiqués de presse, et des départements de relation publique.

Une autre version du même phénomène: les journalistes qui écrivent des reportages sur des évènements à l’étranger depuis leur chambre d’hôtel, avec l’aide de tracts distribués par l’Ambassade Américaine. Un bon exemple est la couverture médiatique de l’American Press du coup d’état anti-Chavez au Vénézuéla au printemps 2002. Après la tombée de Chavez, la Maison Blanche s'en est tenue au slogan qu'il avait « démissionné, » et les chiens-chiens à l'Associated Press ont répété bien sagement. Indymedia et Narco News Bulletin, pendant ce temps là, rapportèrent que Chavez n'avait pas démissionné, et qu'on le maintenait sous silence. Quand le peuple du Vénézuéla, pour une fois, parvint à dérailler la volonté des Clowns Tueurs et des hommes d'argent sanguinaires de Washington, pour restaurer Chavez au pouvoir, devinez quoi ? On a découvert que la Maison Blanche et ses pantins de l'AP avaient menti, et qu'Indymedia et NarcoNews disaient la vérité.

Les remarques de Cunningham ci-dessus sur la perte de son accès sont loin d'être hypothètiques. Considérez, par exemple, la réaction du Pentagone face au reporter du Washington Post, Tom Ricks:
Après plus de deux décennies à couvrir le sujet de l'armée, Ricks a développé de nombreux contacts, de la crème à la piétaille. Ceci, selon le Pentagone actuel, est un problème.

La lettre du Pentagone à l'éditeur en chef du Post, Leonard Downie, contenait des accusations que Ricks lance son filet aussi loin que possible, et envoie des emails à de nombreuses personnes.

Les détails de la plainte étaient difficile à comprendre. Un représentant du Pentagone déclara en privé que Ricks ne donnait pas assez de légitimité aux commentaires officiels, qui allaient à l'encontre de l'angle de ses reportages.
Si vous voulez une condamnation du journalisme grand-public et de sa sténographie au service des puissants, vous n'avez qu'à vous servir dans les apologies du journalisme établi, à Judith Miller.

Il est beaucoup plus difficile de déraciner le biais pro-officiel caché du journalisme grand-public, précisément à cause de sa prétention à l'objectivité.

Promouvoir honnêtement un point de vue spécifique est le meilleur moyen d'avancer la vérité objective. C'est ce que les blogs et d'autres formes de journalisme en ligne font. Ils sont beaucoup plus proches du modèle journalistique combattif du 19ième siècle, le modèle de Greeley et Godkin --- une très grande amélioration, à mon avis.

La vérité avance dialectiquement. Plutôt que d'adopter une pose de fausse neutralité, en prétendant être plus stupide et naïf qu'il ne l'est réellement, il vaut mieux qu'un journaliste fasse son argumentaire du mieux qu'il peut, pour la vérité telle qu'il la conçoit, en utilisant les preuves et la logique, pour ensuite permettre à son argumentaire d'être sujet à une examination impitoyable par d'autres qui soit remettent en cause les preuves, soit fournissent des preuves contradictoires.

Au 19ième siècle, cette fonction d'examination était exercée par les journaux rivaux qui dévastaient les reportages les uns des autres, exactement comme les avocats de deux parties détruiraient leurs dossiers sur la base des faits et de la logique au bénéfice d'un jury.

L'internet rend l'approche dialectique beaucoup plus faisable et efficace que jamais auparavant. Considérez la pratique que l'on appelle “Fisking.” Quand un blogger présente une version unilatérale de la réalité, devinez ce qui se passe ? Il est démasqué par un opposant, qui place sa version unilatérale en perspective, en fournissant des liens aux informations qu'il a évincées.

Grâce au Worldwide Web, il est possible de disséquer systématiquement un morceau de reportage, de l'assujettir à une évaluation factuelle sans relâche point par point, et de poster sa critique avec un hyperlien à l'objet de sa critique. Pour faire ces critiques point-par-point, l'on peut faire un lien vers tous les faits disponibles depuis tout journal en ligne ou service câblé de la planète, des statistiques de documents gouvernementaux, et ce genre de chose. Et si quelqu'un d'autre pense que vous vous attaquez à un épouvantail, ou que vous déformez l'objet de votre critique, ils peuvent vous faire la même chose. Ca ne s'arrête jamais.

Peut-être nous dirigeons-nous vers une division idéale du travail. Le Web semble, de plus en plus, augmenter la tâche fonctionnelle du reportage, par rapport aux anciens rôles aggrégateurs des journaux et de leur équipe éditoriale. Les bloggeurs et d'autres journalistes sur internet n'arriveront probablement jamais à dupliquer les ressources que le journalisme traditionnel possède. Mais tant que les bloggeurs peuvent mettre des liens vers les journalistes grand-public, et accomplir le genre d'analyse que les journalistes eux-mêmes devraient faire sans le faire, cela n'a pas vraiment beaucoup d'importance. En d'autres termes, les blogs sont les nouveaux journaux, et les bloggeurs les nouveaux éditeurs, et les reporters des anciens médias constituent un seul grand service câblé; les anciennes organisations de médias ne font que payer les salaires de reporters dont le contenu est mieux utilisé autre part.

Mr Turner avance également quelques arguments supplémentaires. Pour commencer par l'argument le moins substantiel, il s'en prend à l'épouvantail favori du journalisme traditionnel: le supposé anonymat des bloggeurs et leur absence de responsabilité.
Et les blogs ? On fait ça depuis un bout de temps aussi. On appelle ça des rubriques. La différence est que la plupart des rubriques rapportent le nom et l'identité de l'auteur (sur la base de la notion antique que ce qui est écrit a plus de crédibilité si tout le monde sait en fait qui est l'auteur).
Maintenant, il est vrai que de nombreux bloggeurs sont anonymes. Mais il y a aussi un grand nombre de bloggeurs, dont des personnalités reconnues avec des connections dans l'académie, la politique, et même (ohoh) le journalisme traditionnel, qui bloguent sous leurs propres noms. Les grands noms, avec des centaines de milliers de lecteurs, incluent entre autres Matt Yglesias, Markos Moulitsas, Duncan Black, Arianna Huffington, Glenn Reynolds, Alex Tabarrok, Paul Krugman, Dean Baker, et Josh Marshall. Il y a des organisations sur internet comme Democracy Now, Counterpunch et Alternet avec des équipes entières de journalistes. Et l'on évalue la crédibilité de ses sources, anonymes ou pas, de la même manière que l'on évalue les sources sur papier -- à travers sa propre expérience, au fil du temps, de ceux sur qui on peut compter ou pas.

Son autre principal argument concerne la supposée réinvention de la roue que représente le blog.
Et voici un autre petit secret: Les patrons de journaux se sont déjà posés toutes ces questions sur l'engagement du public. Ils ont tout essayé, le journalisme “citoyen,” une plus grande utilisation des graphiques, l'interactivité. Seulement, dans le temps, cela s'appelait solliciter des infos... et accepter les lettres à l'éditeur.
A nouveau, l'aspect le plus révolutionnaire de la culture réseau lui échappe: le remplacement d'un ancien modèle de journalisme, impliquant la diffusion et le contrôle, par un nouveau modèle d'échange entre de grands nombres de personnes.

Le problème avec l'ancien modèle de la “sollicitation d'infos” et de “l'acceptation des lettres à l'éditeur” tient dans le fait que vous aviez besoin de la permission des gardiens de la porte pour pouvoir leur répondre. Ces termes “solliciter” et “accepter” sont suffisamment parlants.

Ma propre expérience avec ces lettres est instructive. A maintes reprises, j'ai passé des heures à minutieusement me pencher sur un essai de lettre, à retirer un morceau ici, et un morceau là, pour me trouver dans les limites spatiales du journal, tout en modifiant le langage pour obtenir l'effet précis que je recherchais. Après tous ces efforts j'envoyais la lettre, pour qu'ensuite les mots soient gratuitement changés par l'éditeur -- et pas à cause d'obscénités, de possibles diffamations, ou de contraintes d'espace, mais seulement parce que le langage violait les sensibilités stylistiques de l'éditeur. Dans certains cas, les changements détruisaient le sens que j'avais soigneusement tenté de construire, et défaisaient des heures de travail.

Je n'ai pas eu de lettre publiée dans le Morning News depuis Décembre 2003, quand je me suis plaint de telles altérations à une lettre qu'ils avaient publiée. Quiconque souhaite en apprendre plus peut lire une version de la lettre ici, avec des indications soigneuses des changements particuliers que l'éditeur a faits, et peut juger par lui-même si ceux-ci ont abîmé le message que j'ai tenté de partager dans la version originale. Depuis ma plainte plutôt colérique à cette occasion, mes lettres ultérieures ont été rejetées sans commentaire. Cela fait deux ou trois ans que je n'ai pas essayé d'en envoyer une.

La lettre à l'éditeur a pour but, supposément, de refléter la voix autonome de la communauté. Elle n'est pas sensée refléter les sensibilités stylistiques de l'équipe éditoriale. Il est entièrement compréhensible (même si cela est fait fréquemment de manière arbitraire et avec un manque inutile de courtoisie) que les éditeurs altèrent le langage qui apparaît par-dessus la signature d'un journaliste ou d'un contributeur, parce qu'il est sensé représenter leur organisation et tout ce qu'il y écrit reflète sur celle-ci. Mais (hormis un nombre limité de cas comme la diffamation ou l'obscénité -- et même alors, des crochets et des ellipses devraient être utilisés, par simple honnêteté, pour indiquer des changements) changer les mots et le sens d'une lettre à l'éditeur viole le but supposé de telles lettres: fournir au public un forum pour exprimer leurs opinions avec leurs propres mots. Après tout, l'auteur ne travaille pas pour le journal. C'est précisément l'inverse, une telle lettre ne représente pas le point de vue du journal ou de son équipe. Traverser cette frontière, de manière gratuite et arbitraire, démontre un manque fondamental de respect pour les lecteurs. Il est plutôt difficile “d'interagir avec un public” qui non seulement a besoin de votre permission pour répondre, mais trouve que vous finissez par leur mettre des mots dans la bouche même quand vous leur permettez la prétention de la réponse.

La révolution du réseau a complètement transformé cette situation. Comme le décrit Yochai Benkler dans The Wealth of Network, le modèle de diffusion du journalisme et du divertissement a suivi, par la force des choses, les nécessités énormes de capitalisation pour entrer dans le marché. Le modèle conventionnel d'entreprise dans les industries de la musique, des journaux et de la radio demandait, au minimum, des dépenses de capital de centaines de milliers de dollars. La fonction principale des grandes firmes qui contrôlaient les médias était de gouverner ces grandes concentrations de capital; leur fonction de gardiens de la porte, et leur modèle de diffusion un-pour-tous, étaient les conséquences des nécessités techniques de la situation.

Comme le dit un petit farceur, la liberté de la presse est super, tant que vous avez une presse. Mais devinez quoi ? Aujourd'hui plus de la moitié des maisonnées d'Amérique possèdent une presse. L'ordinateur de bureau, l'équipement principal nécessaire pour être un journaliste sur internet, coûte peut-être 1000 $ -- en comparaison des centaines de milliers de dollars nécessaires pour lancer un journal dans le temps. Et avec la reproduction digitale et le Worldwide Web, il est possible de distribuer ses écrits, à coût zéro, à toute personne avec un ordinateur et une connection Internet. Pour la première fois, n'importe qui peut écrire pour un public de millions de personne pour un coût quasiment nul. Nous pouvons non seulement répondre aux médias traditionnels sans la permission de l'éditeur du courrier des lecteurs, mais nous pouvons aussi parler les uns avec les autres des anciens médias, critiquer leur produit, d'une façon que les médias traditionnels n'aiment pas toujours.

Enfin, bien que j'ai concédé l'argument de Mr Turner sur les ressources dévouées au papier contre celles dévouées aux médias sur internet, en général, c'est une concession qui doit être nuancée dans de nombreux cas particuliers. Dans de nombreux cas, les moyens alternatifs de la culture réseau de créer du contenu ont été utiles pour contourner la “professionnalisation de tout” et la culture institutionnelle des médias établis.

Les médias papier traditionnels, en tant que chiens de garde, sont devenus de plus en plus inoffensifs au fil des ans. Même chez les grands journaux, traditionnellement là où l'on trouve les plus grandes concentrations de talents investigateurs, les compteurs d'haricots corporatistes dans les bureaux dirigeants ont découvert que la sténographie et les rumeurs sur les célébrités sont beaucoup moins chères, et beaucoup moins énervantes pour les sponsors et la société mère.

Le peu de reportage qui est fait, de plus en plus, est le domaine réservé soit des petits périodiques radicaux comme Mother Jones, In These Times, et Z Magazine, soit du journalisme sur Internet. L'Internet est devenu le refuge de plusieurs des meilleurs journalistes d'investigation, comme Robert Parry, Robert Fiske, pour lesquels il y a peu de place dans l'ancien monde des médias papier.

Certaines informations ne seraient jamais sorties sans Internet. Le boycott de Sinclair Media et l'histoire des fichiers Diebold n'auraient été que des petits bips sur le radar des médias grand-public, s'ils n'avaient pas été propagés par internet.

L'approche journalistique du réseau Indymedia a permis à des activistes locaux d'apporter leur témoignage sur le sujet des émeutes policières aux démonstrations anti-mondialisation, contournant ainsi les versions épurées publiées par la presse locale et les services cablés (souvent basées sur des régurgitations de compte-rendus officiels de la police). J'ai déjà mentionné la valeur du Narco News Network de Giordano, pour rapporter ce qui se passe vraiment dans des endroits comme le Vénézuéla, Chiapas, et Oaxaca, pendant que les journalistes de l'Associated Press écrivent les informations depuis des brochures de l'Ambassade des Etats-Unis.

Au niveau local, le rôle des médias papier, en tant que chiens de garde, était beaucoup plus crédible quand il y avait plusieurs petits journaux indépendants dans chaque ville. La plupart des gens aujourd'hui ont de la chance quand ils ont un seul journal dans leur ville. La plupart des journaux locaux dans le nord-ouest de l'Arkansas, y compris l'ancien Springdale News, ont été consolidés en un seul journal régional -- le sus-mentionné Morning News. Et le Morning News lui-même est la propriété de la chaîne Donrey Media. Dans la plupart des communautés, le seul grand journal tend à être une partie de la même structure de pouvoir sur laquelle il est sensé exercer ses fonctions de chien de garde.

Comme le dit de manière colorée Michael Bates, sur Batesline Blog, le Tulsa World fait partie du Comité des Cafards de Tulsa:
The World est plus qu'un simple observateur de la scène locale. Il est une partie intégrale du réseau social restreint qui a dirigé la politique locale aussi longtemps qu'on se souvienne. Ce réseau... a poursuivi ses propres intérêts égoïstes au nom du progrès civique, avec des résultats désastreux pour les citoyens ordinaires de Tulsa et de sa zone métropolitaine...

Le même petit nombre d'initiés circule d'une commission municipale à l'autre, contrôlant la politique de la ville, mais au-delà de la portée du processus démocratique.
Comme la plupart des communautés en Amérique, nous avons notre propre Comité des Cafards ici dans l'Arkansas du Nord-Ouest. A côté des suspects habituels dans les conseils municipaux et les chambres de commerce, son élément principal est le Conseil du Nord-Ouest de l'Arkansas, une organisation nominalement privée formée par les élites du gouvernement local et des entreprises, pour avancer des projets d'autoroutes, d'aéroports, et autres assistances aux entreprises (oh, pardon, je veux dire du “financement d'infrastructure pour le bénéfice de l'économie locale”). Ses principaux personnages sont les ex-représentants de Tyson, Wal-Mart, de la société de camionnage J.B. Hunt, et de l'empire des biens immobiliers de Jim Lindsey. Je crois que la plupart des zones métropolitaines ont une organisation similaire qui dirige les choses derrière le rideau.

Chaque fois que les suspects habituels du Comité des Cafards, les rustres du Rotary Club local et autres, tentent de faire passer une autre initiative avec des panneaux partout, et avec tout le reste de leur campagne de propagande pré-fabriquée, vous pouvez parier tout votre argent que le Morning News le soutiendra.

Si le Morning News doit avoir une philosophie éditoriale, on peut la résumer par le mot directorialisme. Elle véhicule la mentalité d'Herbert Croly, le père spirituel du Mouvement Progressiste d'il y a un siècle, essentiellement la perspective de la Nouvelle Classe Moyenne des directeurs et des professionnels qui s'étaient élevés au poste de contrôle des nouvelles larges organisations, des entreprises et des agences gouvernementales, qui vinrent à dominer la société Américaine à la fin du 19ième siècle. Son thème central était le remplacement de la politique avec l'expertise idéologiquement neutre: pour reprendre la phrase mémorable de Franklin D. Roosevelt, l'ère du politicien avait été remplacée par celle de l'administrateur instruit. C'était la fondation idéologique du capitalisme de consensus, ou du libéralisme corporatiste, qui domina la société Américaine pendant la grande partie du 20ième siècle. L'approche générale du Morning News est de s'opposer à la controverse et à la division, de promouvoir le consensus, de se tenir bien sage et de laisser les autorités faire leur travail. Le Morning News n'a jamais rencontré une commission régionale ou une autorité intergouvernementale qu'il n'aimait pas. Le Morning News, lui, accueille à bras ouverts nos nouveaux suzerains à la David Gergen.

Le dernier et le meilleur bastion des infos indépendantes était un semi-hebdomadaire à Fayetteville: le Grapevine. Il publiait régulièrement ses propres investigations sur les actes plus ragoûtants du Comité des Cafards. Entre autres choses, il poussa de nombreux articles sur les machinations de derrière-les-rideaux du Conseil du Nord-Ouest de l'Arkansas de faire passer un projet d'aéroport régional dans le dos du public (je les ai moi-même décrites avec force et détails ici). La plupart des machinations ténébreuses du Conseil du NOA et du reste du réseau des vieux potes furent rapportées uniquement dans Grapevine. Et ce journal est mort depuis le début des années 90, en grande partie à cause de ces larges dépenses de capital nécessaires au fonctionnement d'un journal à l'ancienne.

jeudi 2 juillet 2009

Roderick Long - A l'Intérieur et à l'Extérieur de la Jurisprudence de la Loi Naturelle de Spooner

Ceci a longtemps été sur le feu, mais après le camp No Border, je me suis senti un peu vide, alors le besoin de me démener m'a poussé à reprendre la traduction de ce document qui fait un bon résumé de ce que Spooner défend. Vous y trouverez des idées très intéressantes aussi, et utiles. Je suis mal à l'aise du fait de l'utilisation des mots "libéral" et "libéralisme." Même s'il s'agit ici du libéralisme classique, qui fut au départ contre le privilège et la ploutocratie, avant de se renier devant la montée du marxisme, si un texte n'est pas anti-capitaliste, je ne me sens pas bien. Néanmoins, le texte parle aussi de loi naturelle, alors je vous conseille de rester jusqu'au bout.




A l'Intérieur et à l'Extérieur de la Jurisprudence de la Loi Naturelle de Spooner

Roderick T. Long
Auburn University
longrob@auburn.edu

[Séance de travail sur la loi naturelle et les fondations du libéralisme: 23ième IVR Congrès Mondial de la Philosophie, Cracovie]

Résumé

Lysander Spooner, le théoricien légal du libéralisme radical américain du 19ième siècle, pourrait sembler avoir défendu deux théories distinctes et incompatibles de la relation entre les normes légales libérales et la loi positive. Dans des travaux plus anciens comme The Unconstitutionality of Slavery (1846), les normes légales libérales semblent émerger de considérations immanentes dans la loi positive; mais plus tard dans des travaux comme Natural Law, or the Science of Justice (1882), les normes légales libérales semblent au contraire fonctionner comme une contrainte externe sur la légitimité, et en fait la légalité, des lois positives. J'avance, en me basant sur la tradition de la loi naturelle ainsi que sur des théories analytiques plus récentes du langage, et en appliquant les canons d'interprétation de Spooner à ses propres textes, que les formulations apparemment distinctes de Spooner fournissent en fait une approche unique et cohérente, une jurisprudence défendable et attrayante, basée sur la loi naturelle radicale-libérale qui transcende la distinction interne/externe.


Lysander Spooner (1808-1887), dont nous fêtons le bicentenaire l'an prochain, était le principal théoricien légal du libéralisme radical américain au 19ième siècle -- cette fusion du libéralisme classique et de l'anarchisme individualiste qui posa les fondations du mouvement libertaire moderne, pour lequel Spooner reste une personnalité révérée et fréquemment (bien que sélectivement) citée. Comme ses compagnons radicaux Josiah Warren, Stephen Pearl Andrews, Ezra Heywood, Angela Heywood, Lillian Harman, Benjamin Tucker, Sarah Holmes, Voltairine de Cleyre, Dyer Lum, et Victor Yarros (ou, en Angleterre, Thomas Hodgskin et Herbert Spencer), Spooner favorisait l'établissement d'une société où toutes les relations humaines seraient strictement volontaires; il défendait l'abolition de l'esclavage, du militarisme, de l'inégalité des sexes, du privilège ploutocratique, et du monopole étatique; et il fit une nette distinction entre le libre marché et le système salarial corporato-capitaliste, soutenant le premier et s'opposant au second.1 Contrairement à nombre de ces collègues, cependant, Spooner base ses arguments moins sur l'éthique, l'économie ou la sociologie que sur le raisonnement strictement légal. Plutôt que d'attaquer les lois dominantes comme des assauts infâmes sur la liberté et l'égalité, Spooner essaya de montrer que de tels assauts sur la liberté et l'égalité étaient en fait illégaux.

Mais Spooner pourrait donner l'impression d'avoir défendu deux théories distinctes et incompatibles de la relation entre ses normes légales libertaires et la loi positive. Dans ses écrits plus anciens, avant la Guerre Civile de 1861-65, comme The Unconstitutionality of Slavery (1846), les normes légales libertaires semblent émerger de considérations immanentes dans la loi positive; mais plus tard, dans ses écrits après-guerre, comme Natural Law, or the Science of Justice (1882), de telles normes semblent au contraire fonctionner comme des contraintes externes sur la légitimité, et en fait, la légalité, des lois positives. Je vais avancer, en me basant sur la tradition de la loi naturelle ainsi que sur des théories analytiques du langage plus récentes, que les formulations apparemment distinctes de Spooner apportent une approche unique cohérente, une jurisprudence défendable et attrayante, sur la base de la loi naturelle radicale-libérale, qui transcende la distinction interne/externe.

I. A l'Intérieur: l'Approche Avant-Guerre de Spooner

Regardons d'abord quelques exemples de l'approche avant-guerre de Spooner, sur l'interprétation légale. Dans ses écrits avant-guerre Spooner attaque la légalité d'institutions non-libertaires comme le monopole postal, le monopole de la monnaie, et -- comme chacun sait -- l'esclavage; dans ces écrits, Spooner base son argument directement sur la lettre de la loi écrite, telle qu'elle est interprétée à sa façon particulière. Par exemple, dans la discussion de la clause de la constitution des Etats-Unis que "le Congrès aura le pouvoir d'établir des bureaux de poste et des routes postales," Spooner avance que dans la mesure où 'ces mots expriment la totalité de la permission, et donc la mesure de l'autorité accordée au Congrès,' il en suit que le Congrès n'a pas d'autorité constitutionnelle d'interdire les services de courrier privés (comme celui opéré par Spooner lui-même), puisque 'le pouvoir "d'établir des bureaux de poste et des routes postales" en lui-même, et le pouvoir d'interdire la compétition, sont, dans leur nature, des pouvoirs distincts -- le premier n'impliquant aucunement le second -- pas plus que le pouvoir, de la part du Congrès, d'emprunter de l'argent, implique un pouvoir d'interdire au peuple' de faire cela. (The Unconstitutionality of the Laws of Congress Prohibiting Private Mails (1850), I. 1-6, pp. 5-6.)

Pour ce qui est de l'esclavage, Spooner observe que la Constitution dans son Préambule prétend parler au nom du "Peuple des Etats-Unis" sans préciser -- et non pas au nom d'une partie du peuple -- et de "protéger les bénédictions de la liberté pour nous-mêmes et pour notre postérité." Il en suit, dit Spooner, que toutes les personnes se trouvant aux Etats-Unis, esclave de facto ou homme libre, vivant à l'époque de la ratification de la Constitution, doivent être considérées comme ayant été "parties légales de celle-ci, et citoyens sous celle-ci," et par conséquent, "que ni eux, ni leur postérité... ne peuvent être légalement tenus en esclavage dans le territoire des Etats-Unis." (The Unconstitutionality of Slavery (1845/1850), I. 8, pp. 90-93.) De la même manière, le Second Amendement de la Constitution établit que "le droit du peuple de garder et de porter des armes ne sera pas limité," avec une fois de plus le terme "peuple" sans précision indiquant uniquement une partie du peuple, et donc il doit inclure les esclaves de fait. Mais le "droit d'un homme de 'garder et de porter des armes,' est un droit clairement incohérent avec l'idée qu'il soit un esclave," et donc cette clause interdit un tel esclavage. (Unconstitutionality of Slavery, I. 8, p. 98.) Dans la même veine, Spooner nota qu'aucune exception pour les esclaves n'est faite dans les garanties Constitutionnelle de l'habeas corpus et du procès avec jury.2 (A defence for Fugitive Slaves (1850), I.2, pp. 6-7; I.8, pp.25-6.)

De toute évidence ces interprétations constitutionnelles ne sont pas basées sur une tentative de discerner les intentions des auteurs (nous y reviendrons plus tard). Néanmoins, elles sont basées strictement sur ce que Spooner trouve dans les clauses du texte écrit, et pas sur un standard externe comme la loi naturelle. Ça ne signifie pas que la loi naturelle ne joue aucun rôle dans les interprétations de Spooner; mais dans ces interprétations Spooner n'invoque la loi naturelle que dans la mesure où il trouve que le texte écrit l'invoque implicitement.

Par exemple, la fameuse clause de la Constitution sur les esclaves fugitifs établit qu'une personne "dont le service ou le travail est dû dans un Etat" et "s'échappant dans un autre" doit être "délivré sur revendication de la partie pour laquelle un tel service ou travail peuvent être dûs." Spooner n'essaie pas de nier que les auteurs voulaient que cette clause autorise le retour forcé des esclaves fugitifs; mais il nie que les auteurs ont réussi à donner un tel sens à la clause. En avançant son argument, Spooner se concentre entre autres choses sur le sens du mot "dû." Puisque par la loi naturelle toutes les personnes sont libres et égales, le travail d'une personne ne peut être dû à une autre si ce n'est en vertu du libre consentement et du contrat; dans la mesure où "le 'service ou le travail,' qui est arraché à un esclave" n'est pas "tel qu'on peut le 'revendiquer, en accord avec le droit naturel, comme étant '' à son maître," cette clause autorise le retour forcé uniquement dans le cas de personnes qui ont librement conclu un contrat dans le but d'accomplir un service, pour avoir ensuite brisé le contrat, et ainsi la clause ne s'applique en aucun cas aux esclaves. (Unconstitutionality of Slavery I.8, p. 68.) Ainsi la loi naturelle est invoquée contre l'esclavage; mais ce qui rend l'esclavage illégal se trouve être non pas la loi naturelle par elle-même mais plutôt la loi naturelle dans la mesure où elle est invoquée par le mot écrit "dû" dans le texte de la Constitution.

Dans sa célèbre opinion contraire de l'affaire Lochner v. New York (1905), le Juge Holmes accusa ses collègues d'utiliser la Constitution pour "appliquer les Social Statics de Mr Herbert Spencer." Spooner pensait dans les grandes lignes que c'était le cas.3

II. A l'Extérieur: l'Approche Après-Guerre de Spooner

Quand nous nous tournons vers les écrits après-guerre de Spooner, cependant, la Constitution cesse d'être invoquée comme une autorité -- c'est le moins qu'on puisse dire. Dans un essai de 1870 ingénieusement titré "The Constitution of No Authority," [NdT: la constitution d'autorité zéro] Spooner avance que la "Constitution n'a pas d'autorité ou d'obligation inhérente," dans la mesure où "seule une petite portion" de la population, au mieux, y a jamais consenti, et même, ils "sont tous morts aujourd'hui." Et puisque ces premiers consentants "n'avaient aucun droit ou pouvoir naturel de le rendre obligatoire pour leurs enfants," il suit que "la constitution, pour autant qu'elle était leur contrat, est morte avec eux." (No Treason No. VI: The Constitution of No Authority (1870) I, p.3.) Et dans une lettre cinglante au Sénateur Bayard dans le journal anarchiste Liberty, il s'attaque à la description de la Constitution par le sénateur en tant que "loi suprême du pays," insistant que "seule la Justice est la Loi Suprême de ce pays, et de tous les autres pays." ("Second Letter to Thomas F. Bayard," p. 6, in Liberty 2, no. 16 (no. 42 tout entier, 17 Mai 1884), pp. 6-7.) Quand à la législation du genre qu'il s'était précédemment tant efforcé d'interpréter, il déclare maintenant que puisque la justice naturelle "est nécessairement la loi la plus grande, et par conséquent la loi unique et universelle," il suit que "toute législation humaine est simplement et constamment une prise de pouvoir et une domination, là où aucun droit au pouvoir ou à la domination n'existe," et ainsi elle est "simplement et constamment une intrusion, une absurdité, une usurpation, et un crime." (Natural Law, or the Science of Justice (1882), I. 2. 5, p. 13.) La loi naturelle est à présent le standard de la légalité, et les politiques non-libertaires sont à présent déclarées illégales, non pas, comme auparavant, sur la base de l'interprétation des lois écrites, mais clairement et simplement sur la base de leur conflit avec la loi naturelle. Ainsi son attaque sur les lois contre les crimes-sans-victimes en 1875, par exemple, est titrée Les Vices ne Sont Pas des Crimes -- non pas "ne devraient pas être des crimes," mais "ne sont pas des crimes." La loi naturelle, et non la législation créée par l'homme, est le standard de ce qui est criminel et de ce qui ne l'est pas. Puisque la justice est un "principe immuable et naturel," qui ne peut pas être "fait, défait, ou altéré par un pouvoir humain" et ne "découle pas son autorité des ordres, de la volonté, du plaisir, ou du jugement de toute combinaison possible d'hommes," Spooner conclut, qu'aucune loi créée par l'homme ne peut légitimement revendiquer le statut de loi, et "personne n'est obligé d'y porter la moindre attention, si ce n'est pour les fouler du pied."
Il est intrinsèquement aussi faux, absurde, invraisemblable, et ridicule de dire que les législateurs, soi-disant, peuvent inventer et créer des lois, par eux-mêmes, fixant autoritairement, ou déclarant, les droits des individus, ou qui seront de la moindre façon obligatoire pour les individus, ou que les individus pourront être légitimement forcés d'y obéir, qu'il le serait de dire qu'ils peuvent inventer et créer les mathématiques, la chimie, la physiologie, ou d'autres sciences, à leur bon plaisir... (A Letter to Grover Cleveland on His False Inaugural Address (1886) I, pp. 3-4.)
Les normes légales libertaires sont apparemment passées du statut de standards que l'on peut découvrir dans la loi positive, à celui de standards externes en comparaison desquels toutes les lois positives sont mesurées et jugées insatisfaisantes.4

Pour la plupart des lecteurs, donc, il pourrait sembler évident que la position après-guerre de Spooner contredit sa position avant-guerre. De plus, la plupart des lecteurs ne trouveront aucune des deux positions particulièrement intéressantes: les tentatives avant-guerre de Spooner de trouver des principes libertaires radicaux dans la Constitution frapperont beaucoup comme étant tirées par les cheveux et peu convaincantes, tandis que sa position après-guerre encore plus radicale que les lois créés par l'homme ne sont pas des lois du tout pourrait sembler absurde. En bref, il peut facilement sembler que Spooner est simplement passé d'une position largement peu plausible à une autre, encore plus incroyable, et incompatible avec la première. Je propose de montrer, cependant, que ce changement entre les écrits avant-guerre et après-guerre de Spooner ne représente qu'un changement d'emphase, et pas un changement dans la doctrine fondamentale; de plus, j'avancerai que non seulement son approche générale n'est pas complètement cinglée, mais qu'elle est en fait correcte. Mon interprétation de Spooner sera donc en accord avec les principes d'interprétation de Spooner, à savoir que "une partie d'un instrument ne peut pas contredire une autre, à moins que les mots soient tellement explicites que la contradiction est inévitable," et également que "tout doute raisonnable doit être tranché en faveur de la liberté." (Unconstitutionality of Slavery II. 17, pp 199-200.)

III. A l'Intérieur: Comprendre la Jurisprudence Avant-Guerre de Spooner

Comme nous l'avons vu, Spooner insiste que la nécessité constitutionnelle que les fugitifs soient retournés à ceux pour lesquels leur travail est "dû" ne peut pas être correctement interprétée comme faisant référence aux esclaves, puisqu'en l'absence d'un contrat librement conclu, le travail n'est légitimement "dû" à personne. Bien sûr les auteurs ont pu croire que le travail des esclaves était "dû" à leurs maîtres; mais la clause telle qu'ils l'ont écrite ne demande pas que les fugitifs soient livrés à ceux pour lesquels les auteurs croient que le travail est dû; au lieu de cela, elle demande que les fugitifs soient livrés à ceux pour lesquels le travail est dû, point -- c'est-à-dire, réellement dû; et le droit naturel est le critère qui décide de ce qui est réellement dû. En bref, "dû" est un terme normatif, et donc son interprétation correcte requiert l'invocation de la théorie normative correcte.

Une autre clause de la Constitution requiert que le gouvernement fédéral "garantisse à chaque Etat dans cette Union une forme républicaine de gouvernement." Certainement, les auteurs ont pu ne pas croire que cette clause était incompatible avec l'esclavage; pourtant étant donné la signification établie d'une "forme républicaine de gouvernement" comme une forme dans laquelle "le gouvernement est créé, et contrôlé par la volonté et le pouvoir combinés du public," et dans lequel "la masse du peuple, si ce n'est le peuple tout entier, participe dans l'accord des pouvoirs au gouvernement, et dans la protection permise par le gouvernement," il suit qu'aucun "gouvernement, sous lequel un nombre considérable de gens sont ... désaffranchis et mis en esclavage, ne peut être républicain."5 (Unconstitutionality of Slavery I. 8, pp. 105-6.) D'où les états esclavagistes sont des oligarchies plutôt que des républiques, et donc l'obligation constitutionnelle du gouvernement fédéral de garantir à chaque état une forme républicaine de gouvernement revient -- bien que ce soit contraire aux intentions des auteurs -- à une obligation constitutionnelle d'abolir le système d'esclavage oligarchique et d'assurer la participation des noirs au règne populaire.

La même clause requiert que le gouvernement fédéral "protège chacun des Etats contre la violence intérieure." Bien que l'on ait pu avoir voulu faire référence à la suppression des révoltes d'esclaves, Spooner avance que sa véritable signification est précisément le contraire: puisque tenir des gens en esclavage est un acte de violence, ces termes autorisent aussi en réalité la suppression de l'esclavage lui-même. (Unconstitutionality of Slavery I. 8, pp. 87-88.)

Comment Spooner justifie l'interprétation de la Constitution d'une manière aussi manifestement contraire aux intentions des auteurs ? Ici nous arrivons au cœur de la théorie de l'interprétation de Spooner. Pour commencer, pour autant que la Constitution est, légalement, l'acte de ceux qui l'ont ratifiée, et non pas celui de ceux qui l'ont écrite, les intentions des auteurs n'ont strictement aucune importance; seules les intentions des ratificateurs peuvent avoir une influence sur l'interprétation constitutionnelle.6 (Unconstitutionality of Slavery I.9, pp. 114-16.) Mais bien que Spooner pense effectivement que la plupart des ratificateurs s'attendaient à ce que la Constitution ait pour résultat l'élimination graduelle de l'esclavage, il insiste que même les intentions des ratificateurs n'ont pas d'importance légale hormis dans la mesure où elles sont incarnées dans le document: Dans la mesure où la constitution "n'est pas une personne, dont une 'intention,' qui n'est pas exprimée légalement, peut être affirmée," mais "simplement un instrument légal écrit...fait entièrement de mots intelligibles," qui "n'a, et ne peut avoir, aucune âme, aucune "intention," aucun motif...hormis ce que ces mots seuls expriment ou impliquent," il suit que ses "'intentions' ne sont ni plus ni moins que la signification légale de ses mots." D'où "ses intentions ne sont pas un guide à sa signification légale -- comme les défenseurs de l'esclavage le supposent tous; mais c'est sa signification légale qui est le seul guide de ses intentions." (Unconstitutionality of Slavery I. 8, p. 58.)
Le peuple a établi la constitution uniquement pour donner une preuve écrite et certaine de ses intentions. Ayant leur instrument écrit, nous avons leur propre témoignage, leur propre déclaration de ce qu'étaient leurs intentions. Les intentions de l'instrument, donc, et les intentions du peuple, sont identiques... Maintenant cet instrument écrit, qui est, en théorie, le contrat volontaire de chaque individu avec tous les autres, est la preuve légale la plus grande de leurs intentions. Il est la preuve spécifique qui est requise de toutes les parties... Les intentions qu'il exprime doivent, par conséquent, représenter les intentions de tous, et être appliquées en tant que loi, par-dessus de toute intention contraire, qui pourrait avoir été séparément, individuellement, et officieusement exprimée par une partie, ou par toutes les parties, en d'autres occasions ...Tant que les parties reconnaissent l'instrument comme leur contrat, elles sont chacune d'entre elles empêchées par celui-ci de dire qu'elles ont des intentions contraires. Les intentions du contrat et les intentions des parties sont identiques, sinon les parties se contredisent individuellement... l'instrument écrit, ce seul instrument, que tous ont, en théorie, accepté, doit toujours être la preuve la plus grande que les courts peuvent avoir des intentions de la totalité du peuple. (Unconstitutionality of Slavery II. 17, pp. 158-9.)
D'où il est une erreur de demander une réponse par oui ou par non à la question de savoir si pour Spooner la signification de la loi dépend des intentions de ces ratificateurs. Pour les questions légales, les intentions des ratificateurs ne doivent pas être cherchées en dehors du document, mais uniquement à l'intérieur de celui-ci:
Si, par conséquent, le fait était historiquement authentifié, que chaque homme dans la nation avait publiquement affirmé, moins d'une heure après l'adoption de la constitution, (c'est-à-dire, moins d'une heure après qu'il ait, en théorie, accepté celle-ci,) qu'il n'était pas d'accord qu'un seul des principes exprimés par l'instrument soit établi en loi, toutes ces affirmations n'auraient pas la moindre conséquence légale; et pour la raison très suffisante, que ce qu'ils ont dit dans l'instrument est la loi; et ce qu'ils ont dit en dehors de celui-ci n'en est pas une partie, et n'a aucune conséquence légale sur celui-ci... Si tout individu, après avoir accepté une constitution, pouvait placer ses propres intentions, ses propres compréhensions de l'instrument, ou ses propres réservations mentales, en opposition aux intentions exprimées par l'instrument lui-même, la constitution serait capable d'avoir autant de significations que d'individus y ayant consenti. Et la conséquence serait, qu'elle n'aurait aucune obligation du tout, en tant que contrat mutuel et contraignant, car, très probablement, il n'y aurait pas deux personnes avec la même compréhension de l'instrument dans toutes ses particularités, et ainsi il n'y aurait pas deux personnes qui auraient accepté la même chose. (Unconstitutionality of Slavery II. 17, pp. 159.)
Mais tandis que Spooner rejette une approche intentionnaliste de l'interprétation, il serait une erreur de croire qu'il traite le sens du texte comme quelque chose de mystérieusement inhérent dans un texte, en dehors des intentions de qui que ce soit. Comme je l'ai dit autre part:
Considérez le cas du mythe Grec d'Œdipe, roi de Thèbes, qui décrète que quiconque a amené la pollution spirituelle sur la cité à travers le parricide et l'inceste doit partir en exil. Au moment où il fait ce décret, ni lui ni qui que ce soit ne réalise que lui, Œdipe, est l'homme qui a commis le parricide et l'inceste. Donc en faisant ce décret il n'est pas de l'intention d'Œdipe que lui, Œdipe, soit exilé. Mais une fois que la vérité est découverte, la seule manière d'appliquer le décret est d'envoyer Œdipe en exil; ainsi expulser Œdipe est ce que Spooner appellerait l'intention du décret, mais pas l'intention de l'auteur. (Roderick T. Long, "Federalism and the Bill of Rights: The Pros and Cons of Kelo," 8 July 2005, http://www.lewrockwell.com/long/long14.html)
Mais cela ne signifie pas que les intentions n'ont rien à voir avec la signification du décret. Œdipe participe à un langage public, et ce que les différentes marques et les bruits signifient dans ce langage a sûrement quelque chose à voir avec les intentions d'Œdipe et de ses compagnons parlant ce langage. Les intentions qui déterminent le sens du décret, cependant, sont des intentions sémantiques générales, et non des intentions conséquentes spécifiques sur ce qui est sensé résulter d'un décret particulier. Étant donné le sens que les intentions sémantiques ont conféré sur les mots dans le décret d'Œdipe, et avec les faits de l'affaire, le décret signifie en fait qu'Œdipe doit être exilé, bien que personne n'ait voulu cela. De la même manière, alors, étant donné le sens que les intentions sémantiques des anglophones ont donné à la phrase "le peuple des Etats-Unis," il s'en suit, Spooner peut maintenant le dire, que le Préambule de la Constitution garantit les bénédictions de la liberté à tous les habitants du pays, y compris les esclaves, même si personne n'avait voulu cela non plus. La moralité de l'affaire d'Œdipe, donc, est que si les législateurs décrètent X sans réaliser que X est en fait Y, alors leur décret doit être interpréter comme requérant Y même si les législateurs n'ont jamais voulu ceci.

A la lumière des développements du 20ième siècle dans la philosophie analytique du langage, la position de Spooner peut maintenant être défendue comme une application des théories réalistes de référence du genre de celles lancées par Saul Kripke et Hilary Putnam.7 Il pourrait sembler que quand les dauphins furent reclassés dans la catégories des mammifères plutôt que celle des poissons, le sens du mot "dauphin" subit un changement. Mais du point de vue de la théorie réaliste de référence, il a toujours été part des intentions sémantiques associées avec le mot "dauphin" de classifier les animaux en accord avec leurs caractéristiques explicatives les plus fondamentales, quelles qu'elles puissent être; et s'il se trouve que les dauphins ont plus en commun avec les caractéristiques explicatives fondamentales des mammifères qu'avec celles des poissons, alors cela signifie que les dauphins ont toujours été dans leur essence des mammifères, peu importe ce que quiconque a su ou cru.

Étant donné l'acceptation générale des théories réalistes de référence (dans une version ou une autre), il est difficile de comprendre pourquoi leur application à l'interprétation légale devrait être particulièrement opposée. A nouveau, comme je l'ai dit autre part:
Si la loi dit que les employés gouvernementaux doivent être payés en or, alors ils ne peuvent pas être payés en pyrites de fer, puisque le pyrite de fer n'est pas en réalité de l'or, même si ceux qui ont écrit la loi ignoraient la différence. Si la loi dit que les pêcheurs ne peuvent pas chasser des mammifères, alors en réalité la loi dit qu'ils ne peuvent pas chasser des dauphins, même si les législateurs pensaient que les dauphins étaient des poissons. De la même manière, si la loi dit que la servitude involontaire est interdite, alors le gouvernement ne peut pas lancer de mobilisation générale, puisque la mobilisation générale est en réalité une servitude involontaire, même si ceux qui ont écrit la loi ne le reconnaissaient pas. (Roderick T. Long, "The Nature of Law, Part III: Law vs Legislation," Formulations 2, no. 1 (Autumn 1994): http://tinyurl.com/2yuacj )

Bien sûr, l'intention des auteurs compte, parce que la signification de leurs mots dépend de ce qu'ils voulaient; la raison qui fait que leur terme "or" ne fait pas référence au pyrite de fer est qu'ils voulaient que le terme fasse référence à quoi que ce soit qui est correctement similaire dans la profonde structure explicative à leurs extraits paradigmatiques d'or. Mais ce n'est pas uniquement leur intention, mais cette intention en conjonction avec des faits possiblement non-reconnus de la réalité, qui détermine si un morceau particulier de matière compte pour de l'or -- tout comme ce ne sont pas les règles (définis par convention) de l'échec seules, mais ces règles en conjonction avec les mouvements et les positions des pièces sur l'échiquier, qui déterminent si un échec et mat a eu lieu -- même si les joueurs ne remarquent pas l'échec et mat ! ("Federalism and the Bill of Rights," op. cit.; cf. Roderick T. Long, "Reference and Necessity: A Rand-Kripke Synthesis," Journal of Ayn Rand Studies 7, no. 1 (Fall 2005).)
Que dire de l'invocation de Spooner de la théorie de la loi naturelle pour déterminer le sens de termes normatifs comme "dû" ? Ici encore, si nous supposons -- comme le fait Spooner -- qu'il y a un fait objectif dans les relations normatives, comme le "devoir," comme il y a un fait objectif dans ce que sont les caractéristiques explicatives fondamentales du dauphin, dans le fait qu'une partie du "peuple des Etats-Unis" est constituée d'esclaves, alors l'interprétation correcte d'une phrase comme "livrés sur revendication d'une partie à laquelle un service ou un travail peut être dû" ne dépendra pas de ce que les auteurs ou les ratificateurs de cette clause croyaient être nécessaire pour que le travail d'une personne soit réellement "dû" à une autre, mais plutôt sur les faits normatifs véritables, quels qu'ils soient, sur ce qui est nécessaire pour que le travail d'une personne soit "dû."

L'application des théories réalistes de référence de David Lyons à l'interprétation constitutionnelle reproduit l'approche de Spooner (j'imagine, inconsciemment):
Imaginons que vous et moi ne sommes pas d'accord sur les nécessités importantes de la justice sociale. Nous différons alors sur la manière dont le concept de justice s'applique; nous différons, en d'autres termes, sur les principes de justice. Ceci est possible si le concept de justice admet plusieurs interprétations, ou des conceptions contradictoires... Maintenant considérez un exemple constitutionnel... une cour appliquant la clause de juste compensation ne déciderait pas nécessairement d'une affaire comme les auteurs l'auraient fait... Plutôt, une cour estimerait que la Constitution signifie précisément ce qu'elle dit et ainsi demanderait une juste compensation. Une cour aurait besoin de défendre une conception particulière d'une juste compensation...contre les alternatives les plus plausibles... Les concepts contestés ne semblent pas confinés à la moralité et à la loi. Leurs propriétés sont de toute manière similaires à celles dont les concepts se réfèrent à des substances ou des phénomènes naturels, tels que l'eau et la chaleur. D'après une compréhension plausible du développement de la science, par exemple, les théories caloriques et cinétiques de la chaleur sont (ou furent autrefois) des conceptions contradictoires du concept de la chaleur... Si, comme la plupart des gens le pensent, la 'chaleur' fait référence à un phénomène physique déterminé, il peut y avoir, en principe, une meilleure théorie de la chaleur. Cela implique qu'il y a une meilleure conception d'un concept contesté. Cela suggère, à son tour, que les concepts contestés dans la Constitution peuvent avoir de meilleures interprétations... Maintenant si l'idée que la Constitution inclut des concepts contestés est correcte, alors appliquer la Constitution en termes de sa meilleure interprétation est, dans les faits, appliquer des doctrines dont l'application est demandée par la Constitution originelle. Mais, tout comme l'interprétation du concept de la chaleur demande plus que de la simple réflexion, toute inteprétation de ce genre se sert inévitablement de ressources qui ne sont ni implicites dans le texte ni purement linguistiques. Elle...requiert que les tribunaux appliquant des 'clauses vagues' de la Constitution interprètent 'des concepts contestés,' ce qui requiert de raisonner sur des principes moraux ou politiques. (David Lyons, "Constitutional Interpretation and Original Meaning," pp. 85-99; in Social Philosophy & Policy 4, no. 1 (Fall 1986), pp. 75-101.)
Tout comme toute référence légale à la "chaleur" ou à "l'or" devrait être interprétée en accord avec notre meilleure compréhension de la véritable nature de la chaleur ou de l'or, toute référence légale à, disons, une "forme républicaine de gouvernement" ou un "procès avec jury" doit être interprétée en accord avec notre meilleure compréhension de la véritable nature des républiques ou des procès avec jury;8 et toute référence légale à un phénomène normatif tel que la "juste compensation" ou ce qui est "dû" doit être interprété en accord avec notre meilleure compréhension de la véritable nature de la justice. Dans ce sens, tandis que la loi naturelle est en quelque sorte une contrainte "externe" sur la Constitution, son application à l'interprétation constitutionnelle est exigée par le langage de la Constitution lui-même.

Pour Spooner, donc, l'accusation que ses interprétations sont tirées par les cheveux démontre une incompréhension. Bien sûr ces interprétations seraient tirées par les cheveux si elles étaient des tentatives de décrire les intentions (extra-documentaires) des auteurs ou des ratificateurs. Mais selon la perspective de Spooner, l'interprétation n'est pas une relation entre un orateur et un spectateur, mais une relation entre un orateur, un spectateur, et la réalité. A travers ses mots l'orateur lance une revendication sur la réalité, et ce qu'il signifie dépend, malgré son possible souhait du contraire, de la nature de cette réalité.

Mais le rôle de la loi naturelle dans la théorie de l'interprétation légale de Spooner n'est pas confiné à la détermination du sens des termes normatifs. Spooner insiste aussi sur le principe que les documents légaux devraient généralement être interprétés, autant que possible, en accord avec la loi naturelle: "aucune intention, en violation de la justice naturelle et du droit naturel, (comme celle d'autoriser l'esclavage,) ne peut être assignée à la constitution," Spooner écrit, "à moins que cette intention soit exprimée dans des termes qui sont légalement compétents dans l'expression d'une telle intention"; et "aucun terme, hormis ceux qui sont pléniers, exprès, explicites, distincts, sans équivoque, et pour lesquels aucun autre sens ne peut être donné, ne sont légalement habilités à autoriser quoi que ce soit de contraire au droit naturel." (Unconstitutionality of Slavery I.8, pp. 5-9.) Est-ce que ceci n'est pas importer une contrainte externe ?

Externe au document, peut-être, mais pas externe à la tradition légale. Spooner insiste qu'il ne fait que systématiser et appliquer avec plus de cohérence les normes légales d'interprétation qui sont déjà reconnues et acceptées dans la profession légale:
Dans l'interprétation de toutes les lois et de toutes les constitutions, les règles légales ordinaires de l'interprétation doivent être observées. La plus importante de ces règles, et celle à laquelle il est constamment nécessaire de faire référence, est celle selon laquelle tout langage doit être tranché "strictement" en faveur du droit naturel. La règle est posée par la Cour Suprême des Etats-Unis dans ces termes: "Là où les droits sont envahis, où les principes fondamentaux sont renversés, où le système général des lois est abandonné, l'intention législative doit être exprimée avec une clarté irrésistible, pour induire une cour de justice à supposer un but dans l'application de tels objectifs." ... United States vs. Fisher, 2 Cranch, 390. (Unconstitutionality of Slavery I. 2, pp. 16-19.)
Effectivement, les quatorze maximes de l'interprétation légale9 qu'emploie Spooner pour établir l'inconstitutionnalité de l'esclavage ne sont, comme il le démontre, en aucun cas de sa propre invention; elles sont toutes tirées (souvent citées) de la pratique et de la tradition légale établie. La loi naturelle est peut-être externe à la loi positive, mais la base sur laquelle Spooner l'invoque se trouve dans la loi positive. C'est dans ce sens qu'on peut dire que Spooner, malgré sa foi dans la loi naturelle en tant que standard externe, estime que les normes légales libertaires émergent de contraintes immanentes plutôt que de contraintes externes.

L'approche de Spooner contraste de manière intéressante avec celle de son compagnon abolitionniste William Lloyd Garrison et ses disciples, qui, interprétant la Constitution comme un document pro-esclavage, la dénoncèrent comme un "contrat avec la mort" et un "accord avec l'enfer." Les Garrisoniens estimaient que les juges et les autres représentants du gouvernement devraient démissionner plutôt que d'appliquer des lois injustes; Spooner estimait qu'ils devraient plutôt garder leur poste et appliquer les lois en accord avec leur véritable sens (la loi naturelle) plutôt qu'avec leur sens conventionnel.

La position Garrisonienne pourrait sembler la plus radicalement anti-étatiste des deux; mais Wendell Phillips, un critique Garrisonien de Spooner, identifia astucieusement le caractère implicitement anarchique de l'approche de Spooner; si la loi écrite doit être appliquée, non pas en accord avec les intentions de ses auteurs ou de ses ratificateurs, mais plutôt en accord avec la compréhension de l'applicateur de la loi naturelle, alors tout agent de la loi aura le droit d'ignorer les instructions de tout autre agent pour suivre sa propre conscience:
Mr.Spooner a toute liberté de dire, qu'une grande partie de ce que le monde appelle 'loi' n'est pas obligatoire, car cela n'est pas juste aux yeux de Dieu; et là-dessus tous les bons hommes seront d'accord avec lui. Mais affirmer que parce qu'une chose n'est pas juste, elle n'est pas loi, comme ce terme est communément et légitimement utilisé, cela est attaquer le problème de ce qui constitue la base du gouvernement entre les hommes... Est-ce que Mr Spooner veut dire simplement, qu'une nation en créant ses lois n'a pas de droit, aux yeux de Dieu, de perpétrer l'injustice ? Nous sommes d'accord avec lui... Ou veut-il dire, qu'en négociant ce qui sera la règle de la conduite civile, la voix de ma majorité n'est pas finale et concluante, sur ses propres officiers, dans tous les ministères du gouvernement? Alors nous ne sommes absolument pas d'accord, et nous affirmons, que, selon son plan, le Gouvernement est impossible. Un individu pourrait, et devrait démissionner, plutôt que d'aider à appliquer une loi qu'il estime injuste. Mais tandis qu'il retient, sous la majorité, une de leurs positions, il la retient à leurs conditions, qui sont, d'obéir et d'appliquer leurs décrets. Il ne peut pas y avoir de proposition plus évidente, que celle selon laquelle, dans tout Gouvernement, la majorité doit régner, et sa volonté uniformément obéie. Maintenant, si la majorité décrète une loi mauvaise, et que le Juge refuse de l'appliquer, qui doit s'effacer, le Juge, ou la majorité ? Bien sûr, le premier. Toute autre supposition rend le Gouvernement impossible. En effet, l'idée de Mr. Spooner est dans la pratique le non-gouvernementalisme. Elle laisse chacun libre de faire ce qui est juste à ses propres yeux. (Wendell Phillips, Review of Lysander Spooner's Essay on the Unconstitutionality of Slavery (Boston: Andrews & Prentiss, 1847), pp. 9-10.)
Ironiquement, Spooner fait précisément la même critique à l'envers: ceux qui basent la signification d'une loi sur les intentions extra-textuelles de ses auteurs ou de ses ratificateurs doivent logiquement donner à la loi "autant de significations différentes que d'individus qui y ont consenti," et donc -- étant donné la diversité de telles significations privées -- "aucune obligation du tout." (Unconstitutionality of Slavery II. 17, pp. 158-9.) Malgré tout, Phillips avait raison de voir des tendances anarchistes dans les travaux avant-guerre de Spooner. Ses travaux se font effectivement fait plus explicitement anarchistes après la guerre; mais si l'analyse de Phillips est correcte alors cette tendance représente un développement naturel, plutôt qu'une répudiation, de la position initiale de Spooner.10

IV. A l'Extérieur: Comprendre la Jurisprudence Après-Guerre de Spooner

Nous avons vu que, dans les écrits avant-guerre de Spooner, les normes légales libertaires émergent de contraintes immanentes dans la loi positive. Dans ses écrits après-guerre cependant, nous trouvons que Spooner rejette l'idée que la loi positive ait la moindre autorité; à présent quand il implique la loi naturelle ce n'est pas pour interpréter mais plutôt pour rejeter la loi positive. La revendication de Spooner que seule la loi naturelle est une loi véritable peut sembler extravagante; mais en fait ce n'est qu'une version légèrement plus extrême de ce qui fut, et en fait de ce qui a été pendant plus de deux millénaires, la position dominante dans la philosophie occidentale de la loi: à savoir le principe que lex injusta non est lex, "une loi injuste n'est pas une loi." Cette doctrine fut soutenue par Socrate, Platon, Xénophon, par les Stoïques et par Cicéron, par Augustin et Aquin, et par Blackstone également.11 L'idée traditionnelle était que la loi doit être distinguée de la simple force, de par son autorité, et que rien d'injuste ne pourrait avoir d'autorité réelle.

Imaginons, par exemple, que le Congrès des Etats-Unis est sur le point rendre le Bouddhisme illégal. Cette législation aurait-elle force de loi aux Etats-Unis ? Assurément non, elle ne l'aurait pas, même si elle était vigoureusement appliquée -- parce que la Constitution, la "loi suprême du pays," interdit toute attaque sur la "libre pratique de la religion." Puisque le Congrès découle ses pouvoirs législatifs de la Constitution, toute loi passée en contravention de la Constitution excède ses pouvoirs et n'a donc pas plus force de loi qu'une opinion que je pourrais griffonner sur les murs de mes toilettes. Mais d'où la Constitution tient-elle son autorité légale ? Des conventions d'état qui l'ont ratifiée ? Qu'est-ce qui a autorisé ces conventions d'état à la ratifier ? A moins que la régression ne se termine par quelque chose possédant une autorité inhérente, quelque chose de naturel plutôt que conventionnel, il est difficile de voir comment quoi que ce soit puisse compter comme ayant de l'autorité (et donc, comme ayant le statut de loi). On pourrait essayer de terminer la régression avec le seul pouvoir, à la mode positiviste, mais ceci implique d'abandonner la distinction même qui motivait la régression. (Dans le cas de la Constitution une enquête dans ses antécédents nous mènera en fin de compte à la Déclaration d'Indépendance, qui identifie explicitement la loi naturelle en tant que source de l'autorité légale. Mais sur l'argument donné, la loi naturelle est la seule base possible de l'autorité légale, que les législateurs humains le reconnaissent, ou pas.)

Nous trouvons exactement cet argument chez Xénophon:
--La violence et l'absence de loi-- comment les définissons nous ? N'est-ce pas quand un homme plus fort force un homme plus faible à faire ce qui lui semble juste, non pas par la persuasion mais par l'obligation ? ...Il semblerait suivre que si un tyran, sans persuader les citoyens, les amène par promulgation à faire certaines choses -- cela est l'absence de loi ?... Et que dire des mesures votées par une minorité, non par persuasion de la majorité, mais dans l'exercice de son pouvoir uniquement ? Devons-nous, ou pas, appliquer le terme violence à ces dernières ?

-- Je pense que tout ce que quiconque force un autre à faire, sans persuasion, avec ou sans promulgation, est une violence plutôt qu'une loi.

-- Il semblerait que tout ce que la majorité, dans l'exercice de son pouvoir sur les possesseurs de richesses, et sans les persuader, choisit de promulguer, est de la nature de la violence plutôt que de celle de la loi ? (Xénophon, Memorabilia***)
Et Spooner avance globalement le même argument quand il note que "si le pouvoir physique est la fontaine de la loi, alors la loi et la force sont des synonymes... Sommes nous préparés à admettre le principe, qu'il n'y a pas de véritable distinction entre la loi et la force? Si nous n'y sommes pas prêts, alors nous devons rejeter cette définition."12 (Unconstitutionality of Slavery I.1, p.12.) L'autorité de la loi doit découler, non pas de la force qui la soutient, mais de la justice de son contenu -- comme le dit Platon:
-- Dis-tu que la loi est une blessure à l'état, ou un bénéfice ?

-- Elle est faite, je pense, avec le bénéfice en vue, mais parfois, si la loi est mal faite, elle est une blessure.

-- Et bien, alors, n'est-il pas vrai que ceux qui font la loi la font pour le plus grand bien de l'état, et que sans ceci il est impossible de jouir d'un bon gouvernement ? ... Alors, quand ceux qui font les lois ratent le bien, ils ont raté la légalité et la loi... Sûrement ceux qui savent, pensent qu'en réalité pour tous les hommes ce qui est le plus bénéfique est plus légal que ce qui moins bénéfique. (Platon, Hippias Major 284c-e.)
Et Aristote, aussi, insiste (Politics VII. 1324b24-29) qu'il n'est "même pas légal" de régner injustement ou par-dessus ceux qui refusent.

Spooner semble suivre Cicéron de très près. Quand Spooner dit de la loi naturelle qu'elle "est la loi prédominante, et la même loi, partout dans le monde, en tout temps, et pour tous les peuples; et elle sera la même loi prédominante et unique, de tout temps, et pour tous les peuples, tant que l'homme vivra sur la terre" (Natural Law I.2.6, p.14), il semble faire écho à la fameuse déclaration de Cicéron:
Il y a une vraie loi, une juste raison, en accord avec la nature, connue de tous les hommes, constante et éternelle, qui appelle le devoir de par ses préceptes, qui dissuade du mal par son interdiction. Cette loi ne peut pas être abandonnée sans ressentir de la culpabilité. Il n'y a pas non plus une loi à Rome et une autre à Athènes, une chose maintenant et une autre après; mais la même loi, constante et éternelle, qui lie toutes les races d'hommes en tout temps. (Cicéron, Republic***)
De la même manière, quand Spooner nous dit que:
Tous les grands gouvernements du monde -- ceux qui existent aujourd'hui, ainsi que ceux qui ont disparu -- ont été ...de simples bandes de voleurs, qui se sont associés pour le pillage, la conquête, et la mise en esclavage de leurs frères. Et leurs lois, comme ils les ont appelées, n'ont été que ces accords qu'ils ont trouvé nécessaires de conclure, pour pouvoir maintenir leurs organisations, et pour agir ensemble dans le pillage et l'esclavage d'autres personnes, et dans l'assurance que chacun ait sa part du butin, et elles n'ont pas eu plus de véritable obligation que n'en ont les accords que les brigands, les bandits et les pirates trouvent nécessaires de conclure, pour l'accomplissement plus réussi de leurs crimes, et la division plus pacifique de leur butin. (Natural Law I.3.2, p.18)
il est facile de soupçonner l'influence de la déclaration similaire de Cicéron:
Je trouve que cela a été l'opinion des hommes les plus sages que la loi n'est pas un produit de la pensée humaine, ni la promulgation des peuples, mais quelque chose d'éternel... De ce point de vue il peut être facilement compris que ceux qui formulèrent des lois mauvaises et illégitimes pour les nations, violant par là même leur confiance et leur convention, ont fait appliquer tout sauf des lois. Il peut donc être clair que dans la définition même du terme loi il y a intrinsèquement l'idée et le principe de choisir ce qui est juste et vrai... Que dire des nombreuses lois mortelles et pestilentielles que les nations font appliquer ? Celles-ci ne méritent pas plus d'être appelées lois que ces règles qu'une bande de voleurs pourrait décider dans leur assemblée. Car si des hommes ignorants et incompétents ont prescrit des poisons mortels plutôt que des médicaments qui soignent, ceux-ci ne peuvent absolument pas être appelés les prescriptions de médecins. (Cicéron, Laws***)
Et le soupçon devient conviction lorsque nous voyons que Spooner cite explicitement chacun de ces passages de Cicéron.14

Mais Spooner, comme nous l'avons vu, va au-delà de la position traditionnelle que la législation injuste n'est pas loi. Spooner insiste qu'aucune législation humaine ne compte comme loi, même si son contenu est juste:
Si leurs lois ordonnent tout sauf la justice, ou interdisent tout sauf l'injustice, elles sont elles-mêmes injustes et criminelles. Si elle ordonnent simplement la justice, et interdisent l'injustice, elles n'ajoutent rien à l'autorité naturelle de la justice, ou à l'obligation des hommes de lui obéir. (Letter to Grover Cleveland I, pp.4-5.)
L'argument de Spooner est que la raison qui fait que nous devrions obéir, disons, aux lois interdisant le meurtre, n'est pas que le meurtre a été interdit par les autorités humaines mais plutôt que le meurtre est en lui-même un mal. Ainsi l'acte législatif d'interdire le meurtre n'a pas d'autorité en lui-même; et donc Spooner refuse de l'appeler loi.

La théorie traditionnelle de la loi naturelle ne va pas aussi loin que Spooner, parce qu'elle reconnaît la loi positive comme une source additionnelle d'obligation. En particulier, la théorie traditionnelle accorde à la législation humaine un rôle dans la spécification des obligations naturelles; par exemple, si la loi naturelle devait décréter que tous les automobilistes voyageant dans la même direction devraient rester sur le même côté, sans spécifier si ce côté devrait être la gauche ou la droite, le législateur pourrait légitimement choisir un des côtés arbitrairement, rendant ainsi obligatoire ce qui était auparavant un choix. Dans ses écrits avant-guerre, Spooner apparaît de la même manière accorder que les législateurs peuvent créer de nouvelles lois, en plus des obligations de la justice naturelle, tant que ces nouvelles lois ne contredisent pas la justice naturelle; car il distingue les "cas où les principes et les droits sont impliqués" de ces "arrangements gouvernementaux, ou instrumentalités, qui sont en accord avec le droit naturel, et dont on doit convenir dans le but d'appliquer la loi naturelle"; les seconds "peuvent être variés, tels que la convenance le dicte, pour que l'on ne permette pas qu'ils piétinent un seul principe de justice." (Unconstitutionality of Slavery II. 14, p.140n.)

Dans ses écrits après-guerre, par contraste, Spooner maintient que les législateurs ne peuvent ajouter de nouvelles obligations au corps de la loi. Mais la différence entre chaque position n'est pas aussi grande qu'elle pourrait paraître. Pour Spooner, la loi naturelle requiert de remplir les contrats, et ce que Spooner appelle "le gouvernement" (c'est-à-dire un arrangement volontaire de sécurité sous l'anarchie) découle ses justes pouvoirs du consentement contractuel de ses membres. Ainsi si un fonctionnaire est investi par le contrat du pouvoir de formuler des règles spécifiant les obligations naturelles, l'obligation de lui obéir n'est pas tant une nouvelle obligation, créée par sa volonté, qu'une simple application de l'obligation pré-existante d'honorer le contrat. De la même manière, si le propriétaire d'une route privée impose une règle spécifique d'utilisation, l'obligation d'obéir à la règle (en supposant qu'elle ne viole aucun principe de justice naturelle) n'est pas une nouvelle obligation, mais plutôt une application de l'obligation pré-existante du respect du droit à la propriété. Spooner pourrait aussi peut-être dire qu'il y a une obligation naturelle de sélectionner l'option la plus convenable parmi toutes celles qui sont acceptables, et si la coutume prédominante ou la promulgation législative a rendu la conduite à droite, disons, l'option la plus convenable, l'on a ainsi une obligation de conduire sur la droite, même si l'applicateur de cet ordre n'a pas d'autorité inhérente; par exemple, si vous êtes en Allemagne Nazie et que la loi vous dit de conduire sur la droite, vous devriez conduire sur la droite -- non pas par respect pour la législation Nazie, mais parce que, étant donné cette loi, tout le monde conduira sur la droite et vous avez une obligation naturelle d'éviter de vous écraser dans les gens.15 Ainsi la position après-guerre de Spooner reconnaît toujours la possibilité de nouvelles obligations naissant de divers genres de décisions ou conventions humaines; que nous les appelions "lois" ou pas est peut-être une question de préférence terminologique, tant que nous gardons en tête que a) ces nécessités sont réellement obligatoires, et b) leur caractère obligatoire n'est pas le résultat des déclarations de quelqu'un que c'est le cas, mais il implique simplement l'application d'une obligation pré-existante à une nouvelle situation.

V. A l'Envers et à l'Endroit: l'Après-guerre et l'Avant-guerre Réconciliés

Maintenant que les raisonnements qui sous-tendent les approches "immanentes" d'avant-guerre, et "externes" d'après-guerre sont plus clairs, nous devons considérer une complication supplémentaire: malgré la contradiction apparente entre les deux approches, l'approche "externe" est déjà présente dans les écrits avant-guerre, et l'approche "immanente" continue d'être présente dans les écrits après-guerre. Déjà dans The Unconstitutionality of Slavery nous trouvons Spooner qui déclare:
La loi, donc, appliquée à tout objet ou chose, signifie un principe naturel, inaltérable, universel, qui gouverne cet objet ou cette chose. Toute règle, qui n'existe pas dans la nature des choses, ou qui n'est pas permanente, universelle ou inflexible dans son application, n'est pas loi, selon toute définition correcte du mot loi.

Qu'est-ce, donc, que ce principe naturel, universel, impartial et inflexible, qui, dans toutes les circonstances, fixe nécessairement, détermine, définit et gouverne nécessairement les droits civils des hommes ? ...Je le définirai simplement comme la règle, le principe, l'obligation, ou la nécessité de la justice naturelle. ...Telle est la véritable signification du mot loi, telle qu'elle est appliquée aux droits civiques des hommes. ... L'idée même de la loi a pour origine les droits naturels des hommes. En dehors des droits naturels, il n'y a pas d'autre standard en fonction duquel on peut mesurer la loi civile. La loi a toujours été le nom de cette règle ou de ce principe de justice, qui protège ces droits. ...

La loi naturelle, donc, est la loi prédominante. Et, puisqu'elle est la loi prédominante, elle est nécessairement la seule loi: car, étant appliquable à tout cas qui survient concernant les droits des hommes, tout autre principe ou règle, qui devrait arbitrairement être appliqué à ces droits, serait nécessairement en conflit avec cette loi. (Unconstitutionality of Slavery I.1, pp 6-7.)
En bref, au moment même où Spooner essayait de montrer que l'esclavage (ainsi que d'autres restrictions moins graves de la liberté) est illégal sur la base de ses interprétations ingénieuses de différents passages légaux, Spooner soutenait déjà que l'esclavage était illégal pour la simple raison que rien d'injuste ne peut être légal, quoi que la législation puisse dire.
Si, donc, la loi n'est rien d'autre que la règle, le principe, l'obligation ou la nécessité de la justice naturelle, il suit que ... la loi constitutionnelle, sous toute forme de gouvernement, ne consiste qu'en ces principes de la constitution écrite, qui sont en accord avec la loi naturelle, et les droits naturels de l'homme; et que tout autre principe, qui pourrait être exprimé par la lettre de toute constitution, est nul et n'est pas loi, et que tous les tribunaux judiciaires sont tenus de le déclarer comme tel. Bien que cette doctrine puisse abîmer la législation et les constitutions, elle est néanmoins la loi. Elle fixe et détermine les droits réels de tous les hommes; et ses demandes sont aussi impérieuses que toute autre pouvant exister sous le nom de loi.(Unconstitutionality of Slavery I.1, p.14.)
Ayant commencé son livre avec cette grande déclaration, Spooner continue en expliquant que dans les chapitres qui suivent, "je n'insisterai pas sur le principe du chapitre précédent, qu'il ne peut y avoir de loi contraire au droit naturel; mais j'admettrai, pour mener à bien la démonstration, qu'il peut y avoir de telles lois," en insistant seulement que "dans l'interprétation de toutes les lois et des constitutions, les règles légales ordinaires d'interprétation soient observées." (Unconstitutionality of Slavery I.2, pp.15-17.) En bref, la position de Spooner est: Si la Constitution permettait effectivement l'esclavage, alors l'esclavage serait toujours illégal, bien que dans ce cas la Constitution serait illégale elle aussi; mais en fait je peux montrer que la Constitution, si on l'interprète correctement, ne permet pas l'esclavage.

Et en fait sa position dans les écrits après-guerre est très similaire. Dans "The Constitution of No Authority," au milieu d'une rafale d'attaques sur la légitimité de ce document, Spooner s'arrête pour remarquer qu'il parle de "la Constitution -- non pas comme je l'interprète, mais comme elle est interprétée par ceux qui prétendent l'administrer" (No Treason VI.6, pp. 22-23), et plus tard que "l'auteur pense qu'il est juste de dire que, à son avis, la Constitution n'est pas l'instrument qu'on a généralement supposé qu'elle était; mais que, par de fausses interprétations, et des usurpations ouvertes, le gouvernement a été transformé en pratique en une chose très grandement, et presque complètement, différente de ce que la Constitution elle-même prétend autoriser." (No Treason VI, Appendix, p.59.)

Un contraste apparent peut être recherché dans le fait que dans The Unconstitutionality of Slavery Spooner traite la Constitution comme si elle était un contrat légitime, tandis que dans "The Constitution of No Authority" il nie vigoureusement qu'elle est une telle chose. Mais en fait Spooner apparaît avoir déjà pensé que la Constitution était sans valeur en tant que contrat dans les travaux précédents, où il écrit:
La question de l'adoption de la constitution est principalement un problème de supposition et de théorie, plutôt qu'un problème de fait. Ceux qui ont voté contre, sont tout autant présumés d'y avoir consenti, que ceux qui ont voté pour. Et tous ceux qu'on n'a pas permis de voter, sont supposés y avoir consenti autant que les autres. ... Néanmoins, cette supposition doit être prise comme un fait, aussi longtemps que la constitution est reconnue comme loi; parce que la constitution affirme comme un fait, que le peuple l'a ordonnée et l'a établie; et si cette affirmation est niée, la constitution elle-même est niée, et son autorité est par conséquent invalidée, et le gouvernement lui-même est aboli. (Unconstitutionality of Slavery II. 17, p. 225.)
L'argument tout entier de "The Constitution of No Authority" est contenu dans ce passage de The Unconstitutionality of Slavery.

Alors pourquoi est-ce que Spooner a passé son temps, dans The Unconstitutionality of Slavery, à interpréter laborieusement un document qu'il considérait déjà illégitime ? On peut trouver une partie de la réponse dans le dilemme qu'il présente au lecteur vers la fin du livre:
Si nous sommes forcés d'interpréter la constitution avec la moindre règle, il est évident que nous devons le faire par des règles qui ont déjà été établies. Si nous ne sommes pas forcés de l'interpréter selon la moindre règle, alors nous n'avons pas la moindre excuse de l'interpréter de manière à légaliser l'esclavage. (Unconstitutionality of Slavery II. 17, p. 226.)
En d'autres termes: soit la Constitution a une autorité légale légitime, soit elle n'en a pas. Si elle en a, alors elle doit être interprétée d'une manière légale correcte -- et Spooner pense qu'il a montré que l'interpréter de cette manière rend l'esclavage inconstitutionnel. Si ce n'est pas le cas, alors on ne peut pas utiliser systématiquement la Constitution pour défendre l'esclavage. Dans chaque cas, l'argument de la défense de l'esclavage sur la base de la Constitution est vaincu.

Tout comme pour le rejet après-guerre de la loi positive qui est déjà implicite dans ses écrits avant-guerre, son penchant avant-guerre pour la construction d'interprétations libertaires ingénieuses de la loi positive continue dans la période après-guerre. En plus de donner un argument "externe" que la Constitution ne pourrait pas nous lier même si elle prétendait le faire, il ajoute un argument "immanent" à savoir que la Constitution ne le prétend pas, et dans cet argument il continue à employer sa distinction avant-guerre entre les intentions privées et les intentions exprimées dans le document:
Quelles qu'aient pu être leurs intentions personnelles, la signification légale de leur langage, à l'égard de leur "postérité," était simplement la suivante: que leurs espoirs et leurs objectifs, en concluant cet accord, étaient que ce dernier pourrait se révéler utile et acceptable à leur postérité; qu'il pourrait promouvoir leur union, leur sécurité, leur tranquillité et leur bien-être; et qu'il pourrait tendre à "assurer pour eux les bénédictions de la liberté." Le langage n'affirme et n'implique pas le moindre droit, pouvoir, ou disposition, de la part des parties originales de l'accord, de forcer leur "postérité" à vivre sous les termes de celui-ci. S'ils avaient voulu contraindre leur postérité à vivre sous cet accord, ils auraient dû dire que leur objectif était, non pas "d'assurer pour eux les bénédictions de la liberté," mais de faire d'eux leurs esclaves; car si leur "postérité" est forcée de vivre sous cet accord, ils ne sont rien de plus que les esclaves de leurs grand-pères idiots, tyranniques, et morts. (No Treason VI.1, p.5.)
L'on trouve une autre continuation de l'approche avant-guerre de l'interprétation, dans son explication que la définition de la Constitution du mot trahison "doit être interprétée, comme toutes les autres lois criminelles, dans le sens le plus favorable à la liberté et à la justice," de sorte que "la trahison dont on parle ici, doit être la trahison en réalité, et non pas seulement quelque chose qui a été faussement appelé par ce nom."16 (No Treason II. 2, p. 7.) De la même manière, quand il discute de la clause de la Constitution qui interdit "toute loi qui réduit les obligations des contrats," Spooner remarque que ce langage "présuppose clairement, implique, suppose, et affirme qu'il y a des contrats qui ont une 'obligation,'" et que cette obligation ne peut être que celle "que les contrats ont, sur les principes de la loi naturelle et de la justice naturelle, contrairement à toute obligation arbitraire ou injuste, que des législateurs pourraient prétendre créér," puisque les termes prennent pour acquis qu'une telle obligation "existait, et était connue," et "certainement aucune 'obligation,' autre que l'obligation naturelle, ne peut être déclarée avoir été connue, et appliquable à tout contrat obligatoire, au moment où la constitution était établie." (Letter to Grover Cleveland XVII, pp. 54-59.) Ce passage après-guerre est une quasi-répétition des arguments trouvés dans ses travaux avant-guerre Constitutional Law Relative to Credit, Currency, and Banking (1843; I, p. 3) et A New System of Paper Currency (1861; I. 5, p. 51).17

En plus de citer le texte de la Constitution, Spooner continue à en appeler aux principes de la tradition légale, tel que celui de la "maxime ancienne" (de Justinian dans Institutes) qui "résume les devoirs légaux de l'homme envers ses semblables simplement ainsi: 'Vivre honnêtement, ne faire de mal à personne, et donner à chacun son dû.'" (Natural Law I.1.1, p.6.) De la même manière, les arguments de Spooner dans son dossier contre les lois interdisant les crimes-sans-victimes ne dépendent pas uniquement de la loi naturelle en tant que standard externe; dans chaque cas, Spooner en appelle à des principes et des maximes déjà intégrés dans la pratique et la tradition légale, et il cherche simplement à les appliquer plus systématiquement:
Il est une maxime de la loi qu'il ne peut y avoir de crime sans intention criminelle; c'est-à-dire, sans l'intention d'envahir la personne ou la propriété d'un autre. Mais personne ne pratique jamais un vice avec une telle intention criminelle. L'on pratique son vice pour son propre bonheur uniquement, et non pas par malice envers d'autres. ... Le gouvernement qui déclare que le vice est un crime, et qui prétend le punir en tant que tel, essaie de falsifier la nature même des choses. Cela est aussi absurde que de déclarer que la vérité est fausseté, et fausseté est vérité. (Vices Are Not Crimes I., pp. 1-2.)

Aucun acte d'une personne ne peut être une nuisance pour une autre, à moins que cet acte n'entrave ou n'interfère d'une certaine manière avec l'utilisation sûre et tranquille, ou la jouissance, de ce qui appartient légitimement à cette personne. (Vices Are Not Crimes XVIII, p. 20.)

Volenti non fit injuria, est une maxime de la loi. Au consentant, aucune blessure n'est infligée. C'est-à-dire, aucun mal légal. (Vices Are Not Crimes XIX, p. 22.)
Spooner n'applique pas ici la loi naturelle purement en tant que standard externe; au contraire, Spooner utilise sa magie herméneutique immanente sur les termes "crime," "nuisance," et "blessure."

Ainsi la doctrine fondamentale de Spooner concernant la relation entre les normes légales libertaires et la loi positive ne changement pas fondamentalement dans la transition de la période avant-guerre à la période après-guerre. Dans chaque période, Spooner soutenait à la fois que toute loi positive qui contrevient à la loi naturelle est dénuée d'autorité légale, et que la meilleure interprétation de la grande partie de la loi positive arrive à la mettre en accord avec la loi naturelle. Néanmoins, il y a bien un changement dans l'emphase. Dans la période avant-guerre, l'approche immanente domine, l'approche externe est en grande partie confinée à des parenthèses occasionnelles; dans la période après-guerre, par contraste, l'approche externe domine, et c'est l'approche immanente qui est en grande partie confinée à des parenthèses occasionnelles. Pourquoi ce changement ?

Un indice important peut être trouvé dans un passage vers la fin de "The Constitution of No Authority," où Spooner, ayant tout juste apporté la clarification sus-mentionnée que, à son avis, la Constitution n'est "pas l'instrument qu'on a généralement supposé qu'elle était," et que les violations de la justice perpétrées en son nom proviennent de "fausses interprétations" et "d'usurpations ouvertes," tire de cela que, "que la Constitution soit réellement une chose ou une autre, ce qui suit est certain -- soit elle a autorisé un gouvernement tel que celui que nous avons aujourd'hui, soit elle n'a pas réussi à l'empêcher de naître. Dans les deux cas, elle ne mérite pas d'exister." (No Treason VI, Appendix, p. 59.)

En bref, Spooner a changé d'avis, non pas sur la question de savoir si ses efforts précédents dans le domaine de l'interprétation constitutionnelle étaient textuellement solides,18 mais si ces derniers efforts valaient la peine; il est devenu de plus en plus dégoûté du système politique prédominant et ne tient plus à travailler dans celui-ci. Dans les écrits avant-guerre comme The Unconstitutionality of Slavery, on a l'impression que Spooner estime que les institutions politiques actuelles sont massivement défectueuses et pourtant, néanmoins, à un certain degré elles cherchent ou au moins répondent aux idéaux qu'elles prétendent épouser, et donc sont susceptibles d'être améliorées et capables d'être réformées à travers les canaux légaux conventionnels. Dans les écrits après-guerre comme Natural Law et les séries de texte No Treason, au contraire, Spooner en est venu à estimer que les institutions politiques étaient des systèmes ploutocratiques d'exploitation de classe et qu'il n'y avait aucun espoir de les réformer de l'intérieur.19 Ce qui inspira la désillusion et/ou la radicalisation de Spooner n'est pas clair -- peut-être l'association de Spooner avec d'autres membres du mouvement anarchiste individualiste; peut-être que la Guerre Civile elle-même, un conflit dans lequel Spooner estimait que chaque côté était odieusement hypocrite -- mais le résultat rapproche Spooner de l'aile "anti-politique" du mouvement libertaire, laquelle évite la participation politique conventionnelle et préfère une "révolution par en-dessous" alimentée par l'éducation, l'action directe, la construction d'institutions alternatives, et le retrait massif du consentement.20 Ceci est un changement essentiel et important dans la position de Spooner, certainement -- mais ce n'est pas ce qu'il a souvent paru être, un changement dans l'opinion de Spooner sur la relation entre les normes légales libertaires et la loi positive. Ses convictions sur ce point restent globalement inchangées.

VI. Au-delà de l'Intérieur et de l'Extérieur: La Loi de la Nature et la Nature de la Loi

J'ai essayé de montré que les approches "immanente" et "externe" de Spooner sont séparément défendables et conjointement cohérentes. Mais se contenter de dire cela laisserait toujours la perspective de Spooner insatisfaisante à deux égards cruciaux. D'abord, les aspects immanents et externes pourraient sembler n'être qu'accidentellement mariés. Est-il une simple coïncidence que la tradition légale sur laquelle repose l'approche immanente contient en fait tellement de principes et de maximes en harmonie avec la justice naturelle objective consacrée par l'approche externe ?

Ensuite, la fondation de la théorie de la loi naturelle de Spooner reste vague. Qu'est-ce qui détermine le contenu de la loi naturelle ? Sur quoi se base l'éthique de Spooner ? Contrairement à certains de ses compagnons radicaux comme Spencer et Tucker, Spooner n'est clairement pas un de ces conséquentialistes, donc l'autorité de la loi naturelle n'est de toute évidence pas basée sur les résultats bénéfiques de son application. De nombreux théoristes ont bien sûr essayé de baser la loi naturelle dans la volonté divine (bien qu'une telle approche a toujours été controversée dans la tradition de la loi naturelle, étant rejetée par Socrate et Aquin, par exemple, sur la base qu'elle rendrait la volonté divine arbitraire); mais Spooner ne montre aucune inclinaison dans cette direction.21 Nous ne voyons pas non plus Spooner faire des appels Aristotéliens à la nature humaine, ou des appels Kantiens à la structure de l'agencement rationnel. Spooner insiste encore et encore que la loi naturelle est une science qui peut être apprise, mais quand il se lance dans l'exposition de celle-ci il n'offre aucune fondation, et cite simplement les maximes légales familiaires.

Nous nous retrouvons, donc, face à deux questions: Comment se fait-il que l'approche immanente s'aligne si convenablement avec l'approche externe ? Et ensuite, sur quoi est basée l'approche externe de Spooner ?

Pour répondre à la première question, voyons quelle est la base de la politique de Spooner, que, chaque fois que cela est possible, les documents légaux devraient être interprétés en cohérence avec la loi naturelle. (Appelez ceci la présomption de justice.) On pourrait bien entendu essayer de justifier une telle approche sur la base de ses résultats, mais Spooner pense clairement que la présomption de justice est justifiée en dehors de ses résultats (puisqu'il continue à la regarder comme la bonne manière d'interpréter la Constitution même après avoir abandonné tout espoir d'un projet politique basé sur une telle interprétation.) Comme nous l'avons vu, Spooner offre en soutien de la présomption de justice des précédents légaux tels que les paroles du Juge Marshall dans le verdict de 1805 Etats-Unis contre Fisher: "Là où les droits sont envahis, où les principes fondamentaux sont renversés, où le système général des lois est abandonné, l'intention législative doit être exprimée avec une clarté irrésistible, pour induire une cour de justice à supposer un but dans l'application de tels objectifs." Mais à quel point est-ce que l'appliquabilité de la présomption de justice dépend de tels précédents ?

Spooner remarque:
S'il y avait le moindre doute sur la construction légale de l'autorité donnée au Congrès, ce doute devrait être résolu en faveur de la plus grande liberté, et des droits naturels des individus, parce que nos gouvernements, ceux des états ainsi que le gouvernement fédéral, déclarent être basés sur la reconnaissance des droits naturels des hommes, et être conçus pour les assurer; et toute ambiguïté doit être levée en conformité avec ce principe. (Unconstitutionality of Prohibiting Private Mails I. 10, p. 7; italique ajouté.)
L'on pourrait conclure de ceci que la présomption de justice est une règle spéciale appliquable aux institutions légales Américaines, parce que celles-ci en particulier prétendent se baser sur le droit naturel. Mais Spooner représente ceci simplement comme un argument a fortiori, non crucial à sa position; et en effet il recourt librement aux traditions légales pré-Américaines, avec une affection particulière pour la loi Anglaise:
La Loi Commune d'Angleterre, donc, avec quelques exceptions ... consiste, et est identique, au simple principe de la justice naturelle. Dans les anciens temps on l'appelait souvent, "le droit," "le droit commun," et parfois "la justice commune." Magna Carta l'appelle "la justice et le droit." C'est de cela que les amateurs parlent lorsqu'ils discutent de leurs "droits;" de la "justice;" des "droits naturels" des hommes, etc. ... C'est le principe, auquel un honnête homme a recours, lorsqu'il dit, cette chose est à moi et tels sont mes "droits." C'est cette règle du jugement et de la décision, dont les hommes impartiaux intuitivement, naturellement, et souvent, perçoivent qu'elle est juste, pour le règlement de disputes entre des individus à l'égard de leurs droits. C'est le même principe, que les auteurs sur la législation appellent habituellement la loi de la nature et la loi universelle. C'est cette loi naturelle de justice, dont Cicéron dit qu'elle est la même à Rome et à Athène, la même aujourd'hui et demain, et que ni le sénat ni le peuple ne peut abroger. (Law of Intellectual Property (1855) I. 6. 1, pp. 169-70.)
Mais comme l'indique cette référence à Cicéron, il est aussi prêt à citer des précédents légaux Gréco-Romains, tels que les maximes de Justinien que "La jurisprudence est la science de ce qui est juste et injuste," "La justice est la disposition constante et perpétuelle de rendre à chaque homme son dû," et "Les préceptes de la loi sont: vivre honnêtement; ne faire de mal à personne; donner à chacun son dû." (Unconstitutionality of Slavery, I.1, p. 15n.)

Apparemment, donc, la présence immanente de maximes sur la loi naturelle dans la tradition légale n'est pas confinée à l'Amérique mais s'étend dans le passé de la Loi Commune Anglaise à la loi Romaine et au-delà. Mais comment exactement se fait-il que tous ces systèmes légaux différents ont consacré des principes libertaires de loi naturelle dans leurs maximes ? Après tout, ce n'est pas comme si Spooner suppose que la plupart de ces systèmes ont été particulièrement libertaires dans la pratique; au contraire, il nous assure que "tous les grands gouvernements de la terre -- ceux qui existent aujourd'hui, ainsi que ceux qui ont disparu -- n'ont été ... que de simples bandes de voleurs, qui se sont associés dans le but de piller, conquérir et mettre en esclavage leurs frères." (Natural Law I.3.2, p. 18.) Sa réponse, il semble, est qu'un certain degré de dépendance sur des principes libertaires est nécessaire pour pouvoir avoir un ordre social vivable: les conditions selon lesquelles "l'humanité peut vivre en paix, ou devrait vivre en paix" sont "d'abord, que tout homme devra faire, envers tout autre, tout ce que la justice attend de lui; comme par exemple, payer ses dettes, retourner une propriété empruntée ou volée à son propriétaire, et payer des réparations pour tout dommage qu'il aura fait encourir à la personne ou la propriété d'un autre, et "deuxièmement ... que tout homme devra s'abstenir de faire à un autre, quoi que ce soit que la justice lui interdit de faire" comme par exemple "le vol, le braquage, l'incendie, le meurtre, ou tout autre crime contre la personne ou la propriété d'un autre."
Tant que ces conditions sont remplies, les hommes sont en paix, et devraient rester en paix, les uns avec les autres. Mais quand une seule de ces conditions est violée, les hommes sont en guerre. Et ils doivent nécessairement rester en guerre jusqu'à ce que justice soit ré-établie.

Dans tous les temps, pour autant que l'histoire nous en informe, partout où l'humanité a essayé de vivre en paix avec elle-même, les instincts naturels et la sagesse de la race humaine, ont reconnu et prescrit, comme condition indispensable, l'obéissance à cette seule obligation universelle:càd., que chacun devrait vivre honnêtement envers tout autre. (Natural Law I.1.1, pp. 5-6.)
En bref, le mouvement libertaire n'est que l'application systématique de ces normes dont l'application approximative est une précondition universelle à la coexistence pacifique. Même un tyran sadique a besoin de la coopération pacifique de la plupart de ses sujets les uns avec les autres s'il veut garder tout pouvoir. Il n'est donc pas étonnant -- et ce n'est pas une coïncidence -- que les systèmes légaux ont historiquement eu recours, au moins à un certain degré, à des principes libertaires -- ce qui explique pourquoi ils sont là dans l'histoire légale, et pourquoi Spooner les invoque. L'approche "immanente" ne dépend pas d'un coup de chance historique; il est inévitable que les institutions légales incarnent des normes libertaires.

Le principe que l'interprétation du langage légal ne devrait pas reposer sur les intentions (extra-documentaires) des législateurs est aussi, comme Spooner le montre, une nécessité de tout système légal qui se tient:
On doit supposer que tout homme comprend un contrat avec lequel il est d'accord, qu'il le comprenne vraiment ou pas. On doit supposer qu'il comprenne le sens de ses mots; les règles par lesquelles ses mots seront interprétés; et les intentions, que ses mots, ainsi interprétés, expriment. Sinon les hommes ne peuvent jamais faire de contrats qui les contraindront; car un homme ne peut pas se lier à un contrat qu'il n'est pas supposé comprendre; et l'on peut rarement, voire jamais, prouver qu'un homme comprenne vraiment son contrat, ou pas. Si, donc, à tout moment, à travers l'ignorance, la négligence, les réservations mentales, ou les desseins frauduleux, les hommes acceptent des instruments qui expriment des intentions différentes des leurs, ils doivent se plier aux conséquences. L'instrument doit tenir, comme représentant de leurs intentions, et leurs intentions adverses doivent s'effacer par la force des choses. (Unconstitutionality of Slavery II. 17, p. 160.)

Bien que les mots contiennent la loi, les mots eux-mêmes ne sont pas la loi. Si les mots eux-mêmes étaient la loi, toute loi écrite serait capable d'embrasser de nombreuses lois, dans l'esprit, autant de lois différentes qu'il y a de sens différents, et de combinaisons différentes de sens, que l'on peut donner à chacun des mots. ... Il est un principe parfaitement familier aux avocats, et un principe qui doit être parfaitement évident à tout homme qui réfléchira un instant, que, en règle générale, personne ne peut savoir ce que la loi écrite est, jusqu'à ce qu'il sache ce qu'elle devrait être; que les hommes sont capables d'être constamment trompés par les nombreuses et contradictoires significations des mêmes mots, à moins qu'ils ne perçoivent la véritable signification légale que l'on devrait donner aux mots. Et cette véritable signification légale est la signification qui est la plus en accord avec la loi naturelle .... (Unconstitutionality of Slavery II. 14, p. 138.)
Ainsi à la fois le contenu libertaire de la loi, et la nécessité d'aller au-delà des intentions des législateurs, se trouvent dans la tradition légale non par un heureux hasard, mais par nécessité.22

Notre première question, sur le fait de savoir si la présence de la loi naturelle dans la tradition légale est accidentelle, est réglée. Pour passer à notre second question, qui est celle de la base de la loi naturelle pour Spooner, nous pourrions trouver qu'en répondant à la première question nous avons déjà répondu à la seconde. Si aucun système légal ne peut fonctionner hormis dans la mesure où il incarne un contenu libertaire et des règles non-intentionnalistes d'interprétation, alors on peut trouver que la nature et le contenu de la loi naturelle elle-même émergent des nécessités de la loi en elles-mêmes -- brouillant ainsi la distinction supposée entre les approches "immanente" et "externe." (Notez que ceci n'est pas une justification conséquentialiste. L'argument n'est pas "les institutions légales ne peuvent pas fonctionner sans ces principes de la loi naturelle, et le non-fonctionnement des institutions légales serait un mauvais résultat, donc ces principes de loi naturelle sont bons." Plutôt, l'argument est, "les institutions légales ne peuvent pas fonctionner sans ces principes de la loi naturelle, donc ces principes de la loi naturelle doivent être considérés comme faisant partie de la loi en tant que telle.")

Malgré tout, pourrait-on se demander, même si la tradition légale contient nécessairement des aspects libertaires, elle inclut aussi clairement de nombreux aspects non-libertaires; alors pourquoi est-ce que notre pratique d'interprétation devrait donner une préférence aux premiers plutôt qu'aux seconds ? Peut-être la réponse est que les aspects libertaires sont essentiels à un système légal tandis que les aspects non-libertaires sont accidentels; peut-être que ceci donne aux aspects libertaires une plus grande emprise sur ce "système général des lois," dont il est possible de départir, selon la septième règle d'interprétation de Spooner (Unconstitutionality of Slavery II. 17, p. 189), uniquement lorsque "l'intention législative" est "exprimée avec une clarté irrésistible." Toute tentative faisable de fournir des règles pour gouverner les interactions humaines devront a) incarner des normes libertaires essentiellement, et des non-libertaires uniquement par accident, et b) reposer sur des standards publiques clairs dont l'interprétation ne dépend pas d'intentions secrètes. La deuxième clause, (b), requiert l'adhérence à quelque chose comme la septième règle de Spooner, qui établit la tendance essentielle des lois en tant que standard d'après lequel les déviations de cette tendance doivent être jugées; et la première clause, (a), assure que cette tendance essentielle sera libertaire. Ainsi la loi positive, de par sa nature, implique l'existence d'un standard légal objectif, et la loi positive, encore une fois de par sa nature, implique que ce standard légal objectif doit posséder un contenu libertaire. Peu étonnant, donc, que Spooner ne pense pas avoir besoin de baser la loi naturelle sur la nature humaine ou la volonté divine, ou quoi que ce soit de ce genre; plutôt il la base sur la nature de la loi elle-même. Nous pourrions même dire que l'existence et le contenu de la loi naturelle sont "construites" (par analogie avec la construction mathématique) sur la base des nécessités de la loi en tant que telle; ainsi même l'approche "externe" est "immanente," mais là où l'approche immanente trouve ses normes dans les clauses particulières de la loi, l'approche externe trouve ses normes simplement dans le statut de la loi, en tant que loi.

Cette perspective se retrouve même chez Platon, et sa vue téléologique de la loi, qui lutte pour être "la découverte de ce qui est tel."23 Entreprendre la législation c'est ipso facto viser la justice, quels que soient les désirs privés, parce que la législation a une nature objective dictée par les conditions nécessaires des interactions humaines gouvernées par des règles. Et tout comme, selon la perspective téléologique de la nature humaine, l'être humain qui actualise le plus pleinement son essence humaine est le standard de ce que les êtres humains devraient être, de la même manière la loi qui actualise le plus pleinement l'essence libertaire de la loi est le standard de ce que toutes les lois devraient être. Rassembler Platon et Spooner amène le résultat intrigant que l'anarchie est l'objectif que tous les systèmes légaux ont tenté -- certainement en dépit des intentions de leurs auteurs -- d'atteindre.

Au nom de cette dernière découverte, je terminerai avec un argument que Spooner lui-même n'offre pas, mais qu'il aurait pu offrir. L'idée que les disputes devraient être soumises à une tierce-partie, un arbitre, plutôt que d'être réglées à travers la violence, est vue plausiblement, non pas simplement comme une caractéristique fréquemment rencontrée dans les systémes légaux, mais comme partie intégrante de la loi. Mais dans ce cas l'essence de la loi implique déjà l'anarchie. La nécessité de soumettre les disputes à un arbitre pourrait sembler arguer contre l'anarchie; certainement Locke semble l'avoir ainsi interprété dans le Second Treatise. Mais l'argument de Locke part incorrectement de "tout le monde devrait soumettre ses disputes à un arbitre" à "il devrait y avoir un arbitre auquel tout le monde soumet ses disputes," ce qui revient à passer de "tout le monde aime au moins une émission de télé", à "il y a au moins une émission de télé que tout le monde aime."

Une fois que nous comprenons que le besoin d'un arbitre ne nécessite pas une seule agence qui possède le monopole du rôle de l'arbitre, nous pouvons comprendre non seulement que la nécessité d'une tierce partie n'exclut pas la possibilité de l'anarchie, mais qu'au contraire, elle exclut tout sauf l'anarchie. Car si, sur un territoire donné, une seule institution revendique, comme le font les états, le statut d'arbitre suprême, la nécessité de la tierce-partie est nécessairement violée, puisqu'aucun état ne peut accepter, en accord avec son monopole essentiel, de soumettre à arbitrage des disputes entre lui-même et ses citoyens; les états sont donc essentiellement sans loi. Au contraire, sous l'anarchie, sans prétendant au rôle d'arbitre final, toute agence peut soumettre ses propres disputes à un arbitrage par une tierce-partie.24 (Dans une anarchie à trois personnes, par exemple, les disputes entre A et B peuvent être jugées par C, les disputes entre A et C peuvent être jugées par B, et les disputes entre B et C peuvent être jugées par A.) Ainsi la remarque de Spooner selon laquelle l'étatisme est illégal est justifiée.



Notes

1 La plupart (bien que, contrairement à la croyance générale, pas tous) des écrits de Spooner sont disponibles dans The Collected Works of Lysander Spooner in Six Volumes (Weston, Mass.: M & S Press, 1971) de Charles Shively ou sur internet à http://lysanderspooner.org. En ce qui concerne le milieu de Spooner, voir Men Against the State: The Expositors of Individualist Anarchism in America, 1827-1908 (Colorado Springs: Ralph Myles, 1970), de James J. Martin.

2 Allant au-delà de la Constitution, Spooner a aussi avancé (Unconstitutionality of Slavery I. 5, pp. 36-39) que la Déclaration d'Indépendance de 1776 était la première Constitution des Etats-Unis; qu'en soutenant le principe que tous les hommes naissent égaux et sont dotés de droits inaliénables à la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur, elle abolit implicitement par la même l'esclavage aux Etats-Unis; et que, puisqu'aucune clause constitutionnelle ultérieure ne l'a re-légalisée, l'esclavage doit être resté illégal. A la réponse que la phrase "tous les hommes" dans le texte de la Déclarations ne signifie que "tous les hommes blancs," Spooner contrait que selon cette interprétation la Déclaration "absolvait uniquement les blancs du pays de leur allégeance à la couronne Anglaise, laissant les noirs toujours sujets à cette allégeance, et ayant droit à une protection correspondante." (Address of the Free Constitutionalists (1860), p. 14.) Spooner a maintenu par ailleurs (Unconstitutionality of Slavery II. 23, p. 267) que la Déclaration retient sa force légale -- une position ironiquement associée aujourd'hui avec le néoconservateur Harry V. Jaffa, un personnage plutôt non-Spoonérien.

3 Pour en apprendre plus sur les arguments constitutionnels de Spooner, voir "Was Slavery Unconstitutional Before the Thirteenth Amendment ? Lysander Spooner's Theory of Interpretation," Pacific Law Journal 28 (1997), p. 977; disponible en ligne ici: http://www.bu.edu/rbarnett/PUB1_1.htm

4 Dans son article au titre provocateur "Contre le Droit de Vote des Femmes" (New Age, 24 Février 1877), le féministe Spooner avança qu'en tant qu'êtres humains, les femmes ont "tous les droits naturels que tous les êtres humains peuvent avoir," et donc ont "autant un droit de faire les lois que les hommes, et pas plus; ET CECI N'EST PAS UN DROIT DU TOUT," puisque "aucune être humain, ni aucun groupe d'être humain, n'a le droit de faire des lois, et de forcer d'autres êtres humains à y obéir," et revendiquer un tel droit c'est "dire qu'ils sont les maîtres et les propriétaires de ceux dont ils requièrent une telle obéissance." Bien qu'il ne souhaite pas lancer "d'attaque particulière ... sur les partisans du droit de vote des femmes," qu'il regarde comme "sans aucun doute les meilleurs et les plus honnêtes des idiots qui croient que des lois devraient être faites," Spooner déclara que "si les femmes, au lieu de lancer des pétitions pour pouvoir participer au pouvoir de faire plus de lois, se contentaient de faire remarquer aux législateurs actuels qu'elles iraient à la Maison d'Etat, pour jeter tous les livres de loi dans le feu, elles feraient là une chose très sage."

5 La notion que la forme étatique de gouvernement pourrait être différente de ce que ces participants en pensent est anticipée par Aristote, qui avance que quelques supposées oligarchies sont en réalité des démocraties, et vice versa; voir "Aristotle's Egalitarian Utopia: The polis kat' euchén," de Roderick T. Long, dans M. H. Hansen, éd., The Imaginary Polis: Acts of the Copenhagen Polis Centre 7 (2005).

6 Ou en tout cas c'est ce que soutient Spooner dans The Unconstitutionality of Slavery. Dans The Unconstitutionality of the Laws of Congress Prohibiting Private Mails, au contraire, Spooner essaie bien de montrer que son interprétation de la Constitution, selon laquelle elle permet la compétition postale, est en accord avec les intentions des auteurs. Bien sûr il est plutôt plus difficile d'utiliser un argument intentionaliste dans le cas de l'esclavage que dans celui de la poste.

7 Cf. Saul Kripke, Naming and Necessity, et Hilary Putnam, Mind, Language, and Reality.

8 Dans Essay on the Trial by Jury en 1852, Spooner maintient que selon la tradition légale vieille de 600 ans, depuis Magna Carta, le concept du "procès avec jury" avait inclus le droit des jurés de nullifier des lois injustes, et par conséquent, que la garantie constitutionnelle des "procès avec jury" doit inclure cette clause.

9 1. L'intention de l'instrument doit prévaloir.
2. L'intention de la constitution doit être recueillie de par ses mots.
3. Nous devons toujours, quand c'est possible, donner à un mot un sens approprié au sujet de l'instrument lui-même.
4. Là où des mots techniques sont utilisés, une signification technique doit leur être attribuée.
5. Le sens de chaque mot, qui est ambigu en lui-même, doit, si possible, être déterminé en référence au reste de l'instrument.
6. Un contrat ne doit jamais, s'il est possible de l'éviter, être interprété, de telle sorte que l'on ne puisse pas raisonnablement soupçonner qu'une seule des parties du contrat, en supposant que chacun comprenne ses droits, et que chacun est dans la capacité mentale adéquate pour conclure des contrats obligatoires, n'y ait pas consenti.
7. Là où les droits sont piétinés, où les principes fondamentaux sont renversés, où l'on s'écarte du système général des lois, l'intention législative doit être exprimée avec une clarté irrésistible, pour induire une cour de justice à supposer un dessein d'appliquer de tels objets.
8. Là où les principes et les clauses prédominantes d'une loi sont favorables à la justice, et généraux dans leur nature et leurs termes, aucune exception inutile, y compris à leur opération, ne doit être permise.
9. S'aider, dans les cas de doute, du préambule.
10. On ne doit permettre une partie d'un instrument de contredire une autre, à moins que le langage soit suffisamment explicite pour rendre la contradiction inévitable.
11. Un acte du congrès ... ne devrait jamais être interprété comme une violation de la loi des nations, si une autre interprétation possible subsiste.
12. Tout doute raisonnable doit être tranché en faveur de la liberté.
13. Les instruments doivent être interprétés pour ne laisser aucun abri ou effet à la fraude.
14. Nous ne devons jamais inutilement imputer à un instrument la moindre intention, qu'il serait contre nature d'entretenir pour des hommes raisonnables ou honnêtes. (Unconstitutionality of Slavery II. 17, pp. 157, 161, 165, 168, 180, 182, 189, 196, 198-201, 204-5.)

10 Spooner et les Garrisoniens avaient aussi un désaccord sur la légitimité de résoudre la question de l'esclavage par la force. Les Garrisoniens embrassaient initialement le principe de la non violence et adoptèrent un politique de persuasion morale, tandis que Spooner défendait la suppression de l'esclavage par la force -- que ce soit par intervention fédérale, par insurrection des esclavages, ou par vigilantisme abolitionniste -- et soutenait les activités de John Brown. "Quand un être humain est piégé par un voleur, un ravisseur, un meurtrier, ou un tyran de toute sorte," écrivit Spooner, "il est du devoir des spectateurs de venir à son secours, par la force, s'il le faut." (Plan for the Abolition of Slavery (1858), p. 1) Quand vint la Guerre Civile, cependant, la plupart des Garrisoniens firent la paix avec ce qu'ils voyaient comme le moindre mal, et soutinrent la cause de l'Union dans l'espoir de mettre un terme avec l'esclavage, tandis que Spooner regardait l'Union sous Abraham Lincoln, comme plus intéréssée par la centralisation du pouvoir que par l'abolition de l'esclavage, et refusa de soutenir un des deux côtés. La position de Spooner était que tout groupe avait le droit de "se séparer" de tout autre groupe; la Confédération niait ce droit en tenant des gens en esclavage, tandis que l'Union niait aussi ce droit dans sa détermination d'empêcher la sécession des états Sudistes, que l'esclavage soit aboli ou pas. (No Treason I-II (1867) & VI (1870); "Forced Consent" (The Word 2, no.8, Dec. 1873)).) Spooner semble avoir soutenu que le gouvernement fédérale avait le droit de demander la libération des esclaves (en tant, dans les faits, que citoyens américains kidnappés) dans les états en sécession, mais sans droit supplémentaire d'imposer l'union à ces états. (Address of the Free Constitutionalists (1860), pp. 36-38; No Treason VI. 19, p. 57.)

11 Pour en apprendre plus sur cette idée dans la philosophie Grècque, voir "Hellenistic Philosophers of Law," de Roderick T. Long, et "Socrates and Socratic Philosophers of Law," de R.F. Stalley et Roderick T. Long, dans le livre History of Ancient and Medieval Philosophy of Law *** de Fred D. Miller Jr. Blackstone écrit: "Cette loi de la nature, étant contemporaine de l'humanité, et étant dictée par Dieu lui-même, est bien sûr supérieure en obligation à toute autre. Elle lie chacun partout sur la planète, dans tous les pays, et en tout temps: les lois humaines ne sont d'aucune validité, si elles la contredisent; et celles qui sont valides tiennent toute leur force, et toute leur autorité, indirectement ou immédiatement, de cette loi originale. ... si l'on trouve que la décision précédente est manifestement injuste ou absurde, on déclare, non pas qu'un tel jugement était une mauvaise loi, mais qu'elle n'était pas une loi .... " (William Blackstone, Commentaries on the Laws of England ***)

12 Le lecteur attentif aura remarqué que ce sentiment qui semble être un sentiment après-guerre, vient en fait d'une oeuvre avant-guerre. Plus là-dessus ci-dessous.

13 Nous pourrions aussi nous rappeler la question d'Augustin, "sans justice, que sont les royaumes si ce n'est de grandes bandes de voleurs?" (City of God***)

14 Unconstitutionality of Slavery II. 14, pp. 146-9n.; cf. Law of Intellectual Property (1855), I. 6. 1, pp. 169-70.

15 Pour en apprendre plus sur ce sujet, voir "A Place for Positive Law: A Contribution to Anarchist Legal Theory", de Charles W. Johnson.

16 Spooner explique ce qu'il veut dire par "la trahison en fait" dans le passage suivant: "George III appela nos ancêtres des traîtres pour ce qu'ils firent à cette époque. Mais il n'étaient pas en fait des traîtres, quoi qu'il ait pu les appeler, lui et ses lois ... car ils ne trahirent personne, et ne brisèrent pas leurs accords avec qui que ce soit. Ils étaient ses égaux, ne lui devant aucune allégeance, obéissance, ou tout autre devoir, hormis ceux qu'ils devaient à l'humanité toute entière. Leurs relations politiques avec lui étaient purement volontaires. Ils ne lui avaient jamais juré qu'ils continueraient ces relations plus longtemps qu'il leur plairait de le faire; et ainsi ils ne brisèrent aucun voeu en se séparant de lui." (No Treason I. 4, p. 13.)

17 A vrai dire dans la période après-guerre Spooner n'est pas toujours aussi charitable dans son interprétation de la Constitution. En commentant sur la clause de la Constitution, eu égard aux membres du Congrès, que "tout discours ou débat dans les deux chambres, ne seront pas remis en cause dans tout autre endroit," Spooner interprète ceci comme signifiant que les législateurs fédéraux ne sont pas légalement responsables de leurs votes, et conclut que la Constitution autorise ainsi toute législation que "la volonté débridée de la majorité du congrès ... pourrait choisir de promulguer." (Second Letter to Bayard, p. 6.) L'on sent que l'auteur de The Unconstitutionality of Slavery aurait pu trouver une lecture plus bénigne de ce passage.

18 Remarque que dans tous les cas, les règles de Spooner de l'interprétation légale s'appliquent non seulement à la législation gouvernementale mais à tous les contrats, et continueraient ainsi à être appliquables dans une société anarchiste. Pour en apprendre plus sur l'approche Spoonérienne de l'interprétation des contrats de travail, voir "Stakeholder Theory for Libertarians: A Rothbardian Defense of Corporate Social Responsibility" (non publié).

19 Un contemporain Spoonérien qui partage l'anarchisme de Spooner et son approche générale à l'inteprétation légale, mais qui suit la pratique avant-guerre plutôt qu'après-guerre pour ce qui est d'appliquer la jurisprudence de Spooner dans le système légal prédominant, est Randy Barnett; voir son Restoring the Lost Constitution: The Presumption of Liberty (Princeton, 2005) et "Libertarianism and Legitimacy: A Reply to Huebert" (Journal of Libertarian Studies 19, no. 4 (Fall 2005), pp. 71-78), le dernier est disponible en ligne à: http://mises.org/journals/jls/19_4_5.pdf

20 Le défenseur le plus important de cette approche était Samuel E. Konkin III; voir New Libertarian Manifesto de Konkin en 1980, et Agorist Class Theory de Wally Conger en 2006, disponibles à http://agorism.info/NewLibertarianManifesto.pdf et http://agorism.info/AgoristClassTheory.pdf respectivement.

21 Spooner était un déiste dans les années 1830, lorsqu'il écrivit The Deist's Immortality (1834) et The Deist's Reply (1836), mais il ne semble pas avoir cru que la volonté de Dieu était source d'obligation morale; au contraire, le premier texte rejette la damnation des non-croyants, parce qu'une telle vue rendrait Dieu injuste (p. 7) -- impliquant ainsi que Dieu est sujet aux nécessités de la justice. Il n'est pas certain que Spooner ait retenu ses croyances déistes plus tard dans sa vie, puisque les références religieuses dans ses écrits sont pratiquement inexistantes après 1836; mais sa nécrologie dit bien: "Bien qu'il fut non-croyant en tous les systèmes acceptés de religion, y compris la Chrétienté, Mr Spooner ... croyait fermement en l'existence d'une divinité, et n'avait que peu de doute sur une vie future." ("Lysander Spooner: One of the Old Guard of Abolition Heroes, Dies in His Eightieth Year After a Fortnight's Illness" (Boston Daily Globe, 18 mai 1887).)

22 Comparez avec Hayek: "La loi dans le sens des règles appliquées de conduite est sans aucun doute contemporaine de la société; seule l'observation de règles commune rend l'existence pacifique d'individus dans la société possible. ... De telles règles pourraient dans un sens ne pas être connues, et devoir toujours être découvertes, car il y a un long chemin, depuis 'savoir comment' agir, ou depuis la reconnaissance que les actes d'un autres se conformaient ou pas aux pratiques acceptés, jusqu'à être capable d'affirmer de telles règles par écrit. Mais bien qu'il puisse être généralement reconnu que la découverte et l'affirmation de ce que furent les règles acceptées (ou l'articulation de règles qui seraient approuvées lorsque mises en pratique) étaient des tâches nécessitant une sagesse particulière, personne ne concevait encore que la loi était quelque chose que les hommes pouvaient créer à volonté. Ce n'est pas une coïncidence que nous utilisons encore le même mot 'loi' pour les règles invariables qui gouvernent la nature et pour les règles qui gouvernent la conduite des hommes. Ils étaient chacun conçus au départ comme quelque chose qui existait indépendamment de la volonté humaine. ... ils étaient vus comme des vérités éternelles que l'homme pouvait essayer de découvrir mais qu'il ne pouvait altérer. Pour l'homme moderne, au contraire, la croyance que toute loi gouvernant l'action humaine est le produit de la législation apparaît tellement évidente que l'argument que la loi est plus vieille que la législation a presque le caractère d'un paradoxe. Pourtant il ne peut y avoir aucun doute que la loi existait pendant des siècles avant qu'il ne vint à l'idée de l'homme qu'il pourrait la faire ou l'altérer. ... Un "législateur" pouvait s'efforcer de purger la loi de ses supposées corruptions, ou la restaurer à sa pureté immaculée, mais on ne pensait pas qu'il pouvait créer de nouvelles lois. Les historiens de la loi s'accordent qu'à cet égard, tous les 'donneurs-de-loi' antiques, de Ur-Nammu et Hammurabi à Solon, Lykurgus et les auteurs des Douze Tables Romaines, n'avaient aucune intention de créer de nouvelles lois mais simplement d'affirmer ce que la loi était et avait toujours été." (Friedrich A. Hayek, Law, Legislation and Liberty ***)

23 Puisque c'est par la loi que ce qui est légiféré est légiféré, au nom de quel contenu de la loi est-ce que ceci est légiféré ? Est-ce parce qu'elle est une conscience, ou une exposition, comme lorsque ce qui est appris est appris à travers la science qui l'expose ? ... Est-ce que le juste, et la loi, ne sont pas très bons ? ... Et le mal, et l'absence de loi, très honteux ? ... Et le premier ne préserve-t-il pas les états et toutes autres choses, tandis que le second détruit et renverse ? ... Donc on devrait penser à la loi comme quelque chose de bon, et la rechercher en tant que telle ? ... Donc il ne serait pas approprié qu'un mauvais jugement officiel soit loi. ... Et pourtant même pour moi la loi semble être une sorte de jugement; mais puisqu'elle n'est pas le mauvais jugement, n'est-il pas clair que la loi, si elle est en effet un jugement, est ce qui a de la valeur ? ... Et quel jugement a-t-il de la valeur ? N'est-ce pas le vrai jugement ? ... Est-ce que le vrai n'est pas la découverte de ce qui est tel ? ... La loi, donc, souhaite être la découverte de ce qui est tel ... mais les hommes, qui (c'est ce qui nous semble) n'utilisent pas en tous temps les mêmes lois ne sont pas en tous temps capables de découvrir que la loi souhaite: ce qui est tel. ... Ce qui est juste est juste, ce qui est mal est mal. Ceci n'est-il pas cru par chacun ... même parmi les Perses, et toujours ? ... Ce qui est bon, aucun doute, est partout légiféré comme bon, et l'honteux est légiféré honteux; mais pas le honteux légiféré bon ou vice-versa. ... Et en général, ce qui est tel, plutôt que ce qui n'est pas tel, est légiféré comme étant tel, à la fois par nous et par tout le monde. ... Donc celui qui se trompe sur ce qui est tel, se trompe sur la légalité. ... Donc dans les écrits sur le juste et le mauvais, et en général sur l'ordre d'un état et sur comment un état devrait être organisé, ce qui est correct est la loi royale, tandis que ce qui est incorrect, ce qui semble être loi pour ceux qui manquent de connaissances, n'est pas, car cela est l'absence de loi." (Plato, Minos ***)

24 Pour en apprendre plus sur le rôle des institutions légales sous l'anarchie, voir le livre de Thom Holterman et Henc van Maarseveen, Law in Anarchism (Rotterdam: Erasmus University, 1980), et celui de Edward Stringham, Anarchy and the Law: The Political Economy of Choice (New Brunswick, NJ: Transaction, 2007).

vendredi 26 juin 2009

Sheldon Richman - La Politique d'Immigration Révèle Ce Que Nous Sommes

La Politique d'Immigration Révèle Ce Que Nous Sommes
par Sheldon Richman, le 25 Mai 2007

Le nouvel amendement sur l'immigration reçoit beaucoup de critiques, particulièrement de la part des conservateurs qui refusent d'accorder l'amnistie à des millions de soit-disant étrangers illégaux dans le pays. (Je préfère les considérer comme des migrants indépendants.) Ici je dois dire que je suis d'accord avec les conservateurs. Les clandestins ne devraient pas obtenir l'amnistie. L'amnistie connote un pardon pour avoir fait quelque chose de mal -- et ils n'ont rien fait de mal. En fait, c'est le gouvernement qui devrait leur demander pardon.

Mais ils ont violé la loi pour entrer dans le pays. Vraiment ? Ils ne se sont trouvés sous la juridiction du gouvernement des Etats-Unis qu'après être entrés dans le pays. Il est amusant que les conservateurs pensent que les clandestins sont concernés par la loi, mais pas par la Constitution. Trop facile ça. La Constitution et la Charte des Droits ne distinguent pas entre les citoyens et les non-citoyens. De plus, il n'existe aucune obligation d'obéir à une loi immorale.

Mais ils sont entrés dans notre pays sans notre permission, disent incessamment l'animateur conservateur Tucker Carlson et sa clique. Sans la permission de qui ? La population toute entière des Etats-Unis ? Le gouvernement fédéral ? D'où vient la supposition que l'un de ces deux aggrégats peut avoir le droit de donner ou de retirer la permission de se reloger ici ? Ceci est un pays, ce n'est pas le club med, et les droits sont naturels, pas nationaux. Si quelqu'un veut venir ici et peut le faire sans empiéter sur de la propriété privée, cela est son droit et cela ne concerne que lui.

Ce qui nous amène à quelque chose que les conservateurs doivent expliquer. Pourquoi applaudissent-ils de "dures sanctions" contre les employeurs qui embauchent des clandestins ? Ne sont-ils pas des défenseurs de la libre entreprise ? Il se trouve qu'ils sont en fait autant des enthousiastes de l'ingénierie sociale que le premier socialiste-étatiste venu. Ils sont prêts à limiter la liberté économique quand elle contrevient à leur but chéri, qui consiste à planifier la composition de la population des Etats-Unis. Avec des amis pareils, la libre entreprise n'a presque pas besoin d'ennemis. Leur demande d'une carte d'identité inviolable n'est pas non plus pour les flatter.

Si les conservateurs n'aiment pas l'aspect 'travailleur-immigré' de l'amendement sur l'immigration, je suis avec eux. Mais pour d'autres raisons que les leurs. Ce programme est tellement dégradant. Mesdames et Messieurs les Immigrants, nous ne voulons pas que vous vous installiez ici en tant que personnes libres de vivre et de travailler comme vous le souhaitez. Nous sommes heureux de vous prendre pendant quelques années pour travailler comme des bêtes, après quoi nous vous renverrons chez vous. Ecrasez ça.

Les nativistes n'arrivent pas vraiment à se décider sur leur principale peur à propos des immigrants: l'emploi, les salaires, ou le RMI. Pas besoin de trop stresser là-dessus. Les immigrants sont des consommateurs et des travailleurs, donc ils aident à étendre le marché et créent plus de production. La peur qui concerne les salaires est déplacée, puisque le petit effet est rapidement compensé par la demande que les immigrants ajoutent au marché et par l'investissement supplémentaire qu'ils rendent possible.

Pour ce qui est du RMI, les conservateurs devraient vraiment avoir honte. Même si les immigrants voulaient vivre sur le dos des contribuables (et ça ne semble pas être le cas), pourquoi est-ce que des conservateurs essaieraient de sauver l'état providence de tels problèmes ? Il n'y a pas de meilleur moyen de convaincre le peuple américain de laisser tomber l'état providence que de leur montrer qu'il est financièrement intenable.

Quand aux difficultés rencontrées par les écoles et les hôpitaux, on l'a déjà dit avant, mais apparemment il faut le répéter: il n'y a que les services gouvernementaux qui détestent une augmentation du nombre de clients. Les boutiques ne font pas pression sur le gouvernement pour empêcher un afflux de consommateurs dans le pays.

La sécurité des frontières est un sujet pour démagogue. Timothy McVeigh a traversé des frontières d'état pour commettre un attentat terroriste à Oklahoma City, mais on n'a entendu personne demander des passeports internes et des murs autour des états. Laissez le crime aux institutions légales habituelles.

L'immigration est une question emblématique. Quel genre de pays sommes-nous, si nous refusons de reconnaître un droit aussi fondamental que le droit de bouger ?

samedi 13 juin 2009

Sheldon Richman - Le Faux Problème de la Régulation

Le Faux Problème de la Régulation

Pourquoi Il n'y a Rien de Tel qu'un Marché Non Régulé

Par Sheldon Richman

Publication: 5 Juin 2009

Le Faux Problème de la Régulation

La plupart des gens croient que le gouvernement doit réguler le marché. La seule alternative à un marché régulé, selon ces derniers, est un marché non régulé. A première vue, cela a du sens. C'est la loi du milieu impossible. Un marché est régulé ou il ne l'est pas.

Faux Problème de la Régulation Prenant avantage de la notion habituelle que tout ce qui n'est pas régulé est mauvais, les défenseurs du gouvernement soutiennent qu'un marché non régulé doit être abhorré. Ce point de vue est illustré par deux sculptures à l'extérieur du bâtiment de la Commission Fédérale du Commerce à Washington, DC (Une se trouve sur l'Avenue Constitution. Ci-contre, l'autre, sur l'Avenue Pennsylvania.) Les sculptures, qui ont remporté un concours d'art parrainé par le gouvernement des États-Unis pendant le New Deal, représentent un homme utilisant toutes ses forces pour empêcher un cheval de faire un saccage.

Le titre? "L'Homme Contrôlant le Commerce."

Étant donné que le commerce n'est pas vraiment un cheval sauvage, mais plutôt une activité pacifique et mutuellement bénéfique entre les gens, le but de la propagande de l'administration Roosevelt est clair. Un titre plus honnête serait « Le Gouvernement Contrôlant le Peuple. » Mais ce serait un peu autoritaire, même dans l'Amérique du New Deal, d'où la métaphore du cheval sauvage.

Ce qui est négligé, intentionnellement ou pas, c'est que l'alternative à une économie régulée par le gouvernement, n'est pas une économie non-régulée. En fait, une «économie non-régulée», comme un cercle carré, est une contradiction noir sur blanc. Si elle n'est vraiment pas régulée, ce n'est pas une économie, et si c'est une économie, ce n'est pas non-régulé. L'expression «marché libre» ne veut pas dire libre de la régulation. Cela veut dire libre de l'ingérence du gouvernement.

Ludwig von Mises et F. A. Hayek ont fait remarquer il y a des années que le vrai problème en ce qui concerne la planification économique n'est pas: planifier, ou ne pas planifier? Mais plutôt: Qui planifie (des agents centralisés de l'Etat ou des particuliers décentralisés du marché)?

De même, la question n'est pas: réguler ou ne pas réguler. Elle est, plutôt, qui (ou qu'est-ce qui) régule?

Tous les marchés sont régulés. Dans un marché libre, nous savons tous ce qui se passerait si une personne faisait payer, disons, 100 $ par pomme. Il vendrait peu de pommes, parce que quelqu'un d'autre offrirait de les vendre moins cher, ou, en attendant cela, les consommateurs se porteraient vers des produits alternatifs. "Le marché" ne permettrait pas que le vendeur fasse payer avec succès 100 $.

De manière similaire, dans un marché libre, les employeurs ne parviendront pas à offrir 1 $ de l'heure et les travailleurs ne pourront pas réussir à exiger 20 $ de l'heure pour un travail qui ne produit que 10 $ de l'heure. S'ils essaient cela, ils verront rapidement leur erreur et ils apprendront.

Et de nouveau, dans un marché libre, un employeur qui a soumis ses employés à des conditions périlleuses, sans les indemniser de manière adéquate, à leur satisfaction pour le danger encouru, les perdrait à la concurrence.

Les Forces du Marché

Qu'est-ce qui régule la conduite de ces personnes? Les forces du marché. (Je précise constamment "dans un marché libre", car dans une économie régulée par l'État, les forces du marché sont réduites ou supprimées.) Economiquement parlant, les gens ne peuvent pas faire ce qu'ils veulent dans un marché libre parce que d'autres personnes sont libres de les contrer. Ce n'est pas parce que le gouvernement n'arrête pas un vendeur qui fait payer 100 $ pour une pomme, qu'il ou elle peut obtenir ce montant. Les forces du marché régulent le vendeur aussi strictement que tout fonctionnaire en serait capable – plus encore, parce qu'un bureaucrate peut être corrompu. Qui auriez-vous à soudoyer pour être exempté de la loi de l'offre et de la demande?

Il n'est pas inutile de se demander qui, entre les agents de l'état ou les forces du marché, devrait se charger de la régulation. Les bureaucrates, qui ont nécessairement une connaissance limitée et des motifs pervers, régulent par la menace de la force physique. En revanche, les forces du marché agissent pacifiquement, à travers des millions de participants, chacun avec une connaissance intime de sa propre situation personnelle, à la recherche de son propre bien-être. La régulation bureaucratique sera probablement hors de propos ou hostile à ce qui intéresse les gens sur le marché. Ce qui n'est pas le cas de la régulation par les forces du marché.

Si cela est exact, il ne peut y avoir de marché non-régulé ou sans retenue. Nous utilisons ces termes en nous référant à des marchés qui ne sont pas régulés ou retenus par le gouvernement. Aussi longtemps que nous savons ce que nous signifions, les expressions sont incontestables.

Mais tout le monde ne sait pas ce que nous signifions. Quelqu'un qui ne connaît pas les régularités naturelles des libres marchés peut trouver l'idée d'une économie non régulée terrifiante. Donc, il appartient aux défenseurs du marché d'être capables d'expliquer clairement le concept de l'ordre spontané du marché, c'est-à-dire, l'ordre (pour utiliser l'heureuse expression d'Adam Ferguson) qui est le produit de l'action de l'homme, mais pas de sa conception. Cela est contre-intuitif, donc il faut de la patience pour l'expliquer.

L'ordre vient des forces du marché. Mais d'où les forces impersonnelles du marché proviennent-elles? Celles-ci sont le résultat de la nature de l'action humaine. Les individus sélectionnent des objectifs et agissent pour les atteindre par l'adoption de moyens appropriés. Comme les moyens sont rares et les objectifs sont en abondance, les individus économisent dans le but d'accomplir plus plutôt que moins. Et ils cherchent toujours à échanger des valeurs inférieures contre des valeurs plus élevées (à leurs yeux) et jamais l'inverse. Dans un monde de pénurie, des compromis sont inévitables, donc chacun cherche à y gagner plutôt qu'à y perdre. Le résultat de cela et d'autres caractéristiques de l'action de l'homme et du monde entier est ce que nous appelons les forces du marché. Mais en réalité, ce sont juste des hommes et des femmes agissant rationnellement dans le monde.

L'ordre social naturel préoccupa grandement Frédéric Bastiat, l'économiste libéral français du dix-neuvième siècle. Dans Harmonies Economiques, il a analysé cet ordre, mais n'a pas eu l'impression qu'il avait besoin de prouver son existence – il avait seulement besoin de le faire remarquer. "L'habitude nous a tellement familiarisés avec ces phénomènes que nous ne les remarquons jamais jusqu'à ce que, pour ainsi dire, quelque chose de fortement anormal et discordant à leur sujet les porte à notre attention», écrivit-il....
Si ingénieux, si puissant, donc, est le mécanisme social, que chaque homme, même le plus humble, obtient en une seule journée plus de satisfactions qu'il pourrait produire pour lui-même en plusieurs siècles .... Nous devrions fermer les yeux sur les faits, si l'on refusait de reconnaître que la société ne peut pas présenter de combinaisons aussi compliquées dans lesquelles le droit civil et pénal jouent un rôle aussi minime, sans être soumis à un mécanisme prodigieusement ingénieux. Ce mécanisme est l'objet de l'étude de l'économie politique ....

En vérité, tout cela aurait-il pu arriver, des phénomènes aussi extraordinaires auraient-ils pu avoir lieu, à moins qu'il n'y ait eu dans la société un ordre naturel et la sage qui fonctionne à notre insu?
Cette même leçon est enseignée par le fondateur de la FEE, Leonard Read, dans I, Pencil.

La plupart des gens apprécient l'ordre. Le chaos est hostile à l'épanouissement humain. Ainsi, ceux qui ne parviennent pas à comprendre que, comme le contemporain de Bastiat, Proudhon, le dit, la liberté n'est pas la fille mais la mère de l'ordre seront tentés de favoriser l'ordre imposé par l'Etat. Quelle ironie, puisque l'État est le plus grand créateur de troubles de tous.

Ceux d'entre nous qui connaissent les enseignements de Bastiat réalisent à quel point il est urgent que les autres comprennent ces derniers, eux aussi.

Sheldon Richman est le rédacteur en chef de The Freeman et «En bref». Il est un contributeur à The Concise Encyclopedia of Economics.

dimanche 7 juin 2009

Fourest l'anti-laïque

Il faut le lire pour le croire:
Conformément à la tradition américaine, qui pense la question du voile sous l’angle de la liberté religieuse, le président américain a cru également devoir désigner un ennemi commun : ces affreux pays laïques qui interdisent à une musulmane de se couvrir la tête.
Mme Fourest, ce n'est pas la première fois que je lis des stupidités sur votre blog, mais celle-ci dépasse l'entendement. Penser la question du voile sous l'angle de la liberté religieuse. Mais s'il est interdit, sous quel autre angle voulez-vous prendre la question ? Et pourquoi est-ce même une question ?!! Ces affreux pays "laïques" qui interdisent quoi que ce soit, ne sont plus laïques de ce fait même. Faut-il rappeler la définition du mot laïcité ? J'ai l'impression que oui.
laïcité
n.f. laïcité
1. Caractère de ce qui est laïque, indépendant des conceptions religieuses ou partisanes.
2. Organisation politique fondée sur la séparation de l'Église et de l'État, en partic. dans le domaine de l'organisation de l'enseignement public.
Alors que se passe-t-il quand l'état dicte aux religieux ce qu'ils peuvent porter, et quand ? Est-ce que la séparation n'est pas l'absence d'influence, dans un sens comme dans l'autre ? Si l'état dicte aux religieux, cela n'est-il pas aussi immoral que si les religieux dictent à l'état ? Quelle est la base de votre opposition aux théocraties islamiques ? Le principe de liberté, ou l'esthétisme du voile ? La disposition de son propre corps, ou l'imposition de vos codes vestimentaires ?

De toute évidence, la logique nous dit que c'est le second cas. Et vous, Mme Fourest, êtes la véritable islamiste, et l'inconsciente anti-laïque qui amène la corruption de la France. Neutralité de l'état, Mme Fourest, pas neutralité de l'individu. Liberté de religion, et pas soumission à la religion officielle, qui est en France considérée comme l'athéisme.

samedi 6 juin 2009

Easy Points

SE said: There are always choices available, even if the choice is to work somewhere for a time in order to gain some longer term goal.

Did someone say work somewhere in order to gain a longer term goal ? From Mutualist.org:
Mutualism, as a variety of anarchism, goes back to P.J. Proudhon in France and Josiah Warren in the U.S. It favors, to the extent possible, an evolutionary approach to creating a new society. It emphasizes the importance of peaceful activity in building alternative social institutions within the existing society, and strengthening those institutions until they finally replace the existing statist system. As Paul Goodman put it, "A free society cannot be the substitution of a 'new order' for the old order; it is the extension of spheres of free action until they make up most of the social life."

And, if you're working to survive, and that's not always the case, then there's no 'longer term goal' you can achieve. And while you call mutualists 'commies' for trying, you use the same possibility of an alternative, and of people actively seeking it, to attack the charge of exploitation; so what, is mutualism stupid, useless, crazy, communist, marxist, or is it an understandable endeavor ?

In any case, as I said, you still have to prove there's always an alternative (is this a peremptory assessment, or is it the result of centuries of research ?), and even then, you have to explain how men are not exploited for seeing most of the fruit of their labor go to someone else. Whether they agreed to it in form, whether a German agrees to a Nazi government, doesn't make the government any less criminal, doesn't make wage labor non-exploitative.

From Claire Wolff, cited in chapter 15 of Organization Theory:
But if anybody should rail against the Job Culture and endeavor to bring it down, it should be libertarians, anarcho-capitalists, and true conservatives....

The daily act of surrendering individual sovereignty – the act of becoming a mere interchangeable cog in a machine – an act we have been conditioned to accept and to call a part of “capitalism” and “free enterprise” when it is not – is the key reason why the present Job Culture is a disaster for freedom.

James Madison, the father of the Bill of Rights, wrote:
“The class of citizens who provide at once their own food and their own raiment, may be viewed as the most truly independent and happy. They are more: They are the best basis of public liberty, and the strongest bulwark of public safety. It follows, that the greater the proportion of this class to the whole society, the more free, the more independent, and the more happy must be the society itself.”

Madison was speaking specifically about independent farmers, but he was also a believer in the independent entrepreneur – and for the same reasons.

Madison (and his like-minded friend Jefferson) knew that people who are self-sufficient in life's basics, who make their own decisions, whose livelihood relies on their own choices rather than someone else's, are less likely to march in lockstep. Independent enterprisers are far more likely to think for themselves, and far more capable of independent action than those whose first aim is to appease institutional gods.


Well, that's weird. We're commies but we're citing such things in our books. Whatever happens in our little brains, it must be extremely deranged.

Cork said: Gee, I seem to recall that it is exactly this "borrowed" and "messed up" exploitation theory that Franc subscribes to.

This is about adopting the terms, not adopting the theory. That's a terribly subtle distinction by the way, and one that has already been illustrated by Roderick and Francois. In fact, I even seem to read that you committed this conflation just under a citation of Roderick's intervention, as if, even though sense was before your own eyes, you couldn't see it.
 
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